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Chroniques
Michaël Ferrier : l'art du deuil


Par Josyane Savigneau
2018 - 12

Il n’est pas écrit « roman » sur la couverture de François, portrait d’un absent de Michaël Ferrier, lauréat du prix Décembre 2018, parce que ce n’est pas une fiction. Pourtant c’est le roman d’une amitié et le roman d’un deuil. Mais Michaël Ferrier a su éviter ce qui menace la plupart des livres de deuil, le pathos. On apprend au début que François est mort. Quand dans la nuit, à Tokyo, où il vit, sonne le téléphone de Michaël Ferrier. François et sa fille se sont noyés, emportés par une vague.

Ensuite, dans une composition très musicale – « ouverture au noir », trois parties, et une « coda » –, c’est la vie de François et de ses amis, de la prépa du lycée Lakanal à ces funestes vacances, que l’on découvre avec joie, grâce à une écriture pleine de délicatesse. « La littérature est l’art du deuil par excellence, écrit Ferrier. Le vrai tombeau c’est l’oubli. »

Ce François, qui est avant tout « un drôle de corps, comme le dit le titre d’une pièce de Couperin, musicien qu’il aimait tant », on ne l’oubliera pas. On voudrait même le rencontrer, partager avec lui les musiques qu’il aime, non seulement Couperin, mais Thelonious Monk, personnage essentiel dans sa vie comme dans le livre. On est avec lui et ses copains, internes à Lakanal, dans leurs soirées assez arrosées et parfois agrémentées d’un peu d’herbe défendue.

Comment cette amitié survit-elle à la séparation ? À la fin de la prépa, il faut passer le concours de l’École normale supérieure. Dans la bande de Lakanal, certains intègrent l’École, comme Michaël Ferrier, d’autres ratent le concours, comme François. « Rien n’est plus difficile que de parler de l’amitié », car elle est indéfinissable : « Il faut se rendre à l’évidence. Dans la grande confusion du monde, personne ne sait ce qu’est l’amitié. Même Montaigne, le grand Montaigne, notre maître à tous, n’a pas su quoi en dire, s’en tirant cependant par une pirouette magnifique ; Parce que c’était lui, parce que c’était moi. C’est une des phrases les plus drôles de Montaigne, juste par sa drôlerie même. Par sa simple formulation, elle nous le dit : l’amitié est une évidence claire en même temps qu’un savoir se dérobe. »

François a décidé d’aller au bout de sa passion : le cinéma. Il passe des journées au studio Bertrand, jusqu’à sa fermeture en 1986. Ensuite, il est temps de se mettre derrière la caméra et de faire un film, Thierry, portrait d’un absent – sur un jeune SDF – qui donne son titre au livre de Michaël Ferrier. En 1992, ce dernier part pour le Japon et y reste. Mais l’amitié est plus forte que la distance. François et Michaël s’écrivent de longues lettres – il n’y a pas encore de courrier électronique. François vient au Japon, le pays le fascine.
Un jour, vingt ans après le lycée Lakanal où les deux amis faisaient des projets qui n’ont pas abouti, Ils ont la très mauvaise idée de vouloir travailler ensemble. S’ensuit une brouille. « Aucun raisonnement ne peut jamais nous assurer de l’effectivité d’une amitié (…) C’est le lien le plus fragile, le plus ténu – et en même temps, parce qu’il engage un positionnement interne de tous les instants, c’est le plus puissant. » Heureusement, la brouille ne dure pas.

Le « tombeau » est un genre littéraire à part entière, mais ce n’est pas exactement ce que Michaël Ferrier a fait avec François, portrait d’un absent. Car c’est aussi un autoportrait et un hommage à une jeunesse plus insouciante que celle d’aujourd’hui. C’est le onzième livre de Michaël Ferrier. Il a publié des essais, des romans, et deux autres récits, Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard, 2012), Mémoires d’outre-mer (Gallimard, 2015). Ce récit partait sur les traces de son grand-père. Avec François, portrait d’un absent, Michaël Ferrier se rapproche encore plus de lui-même, en redonnant vie à un autre disparu.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
François, portrait d’un absent de Michaël Ferrier, Gallimard, 2018, 240 p.

 

 
 
D.R.
 
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