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Le témoignage d’amour de Robert Badinter


Par Georgia Makhlouf
2019 - 03


On connaissait Badinter en tant qu’avocat et professeur de droit, garde des sceaux qui fit voter l’abolition de la peine de mort en 1981. On savait son combat en faveur des libertés individuelles, des droits des victimes et de l’amélioration de la condition des détenus ainsi que de leur réinsertion. La longue liste de ses publications révélait le talent de l’essayiste. Mais on connaissait moins sa vie personnelle sur laquelle il reste d’une grande discrétion. Il vient néanmoins de publier un ouvrage singulier, portrait d’une femme chère à son cœur, Idiss, sa grand-mère maternelle, à qui il souhaite rendre un hommage émouvant. De cette femme à propos de laquelle il dit qu’elle était « une fontaine d’amour », il trace la destinée singulière à laquelle, dit-il, il a souvent rêvé. 

Née en 1863 en Bessarabie, région méridionale au bord de la Mer noire qui fait partie de l’Empire tsariste, Idiss a connu la pauvreté et même la misère. Car la vie est cruelle pour les juifs de ce Yiddishland, l’antisémitisme est virulent, la menace de pogroms d’une violence inouïe toujours présente, un numérus clausus limite sévèrement les possibilités des étudiants. En outre, son époux part dans les armées du tsar et Idiss doit subvenir seule aux besoins de ses enfants. L’honnête femme devient donc contrebandière à la frontière russo-roumaine, seule solution qui s’offre à elle pour préserver le bien-être de sa petite famille. Mais son activité bien peu orthodoxe est découverte et, suite à un arrangement avec le commissaire, il est convenu qu’elle passera une nuit en prison tous les quinze jours…

Son époux adoré finit par revenir après cinq ans d’absence et elle abandonne ce premier « métier » pour devenir vendeuse sur le marché. Mais l’horizon est toujours chargé de menaces et la famille envisage un exode. Ce sera Paris, la ville mythique de la liberté pour les juifs du Yddishland car, comme le disait le père du philosophe Emmanuel Levinas qui était rabbin en Lituanie : « Un pays où l’on se déchire à propos du sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut aller. » Les deux grands fils partent d’abord, puis Shulim, son époux, et enfin Idiss, qui ne connaît jusque là que son village, prend le train avec sa toute jeune fille, Chifra – dont le nom sera francisé en Charlotte, et qui est la mère de Robert Badinter – pour rejoindre la famille à Paris. 

Badinter décrit ce qu’était le rayonnement prodigieux de la France dans ces années-là, autours des idéaux de la République – égalité de droits pour tous, indépendamment des origines ethniques ou religieuses – et de l’éclat d’une langue, celle de Victor Hugo, qu’on s’enorgueillissait de parler au-delà des frontières. Badinter rappelle qu’il s’était vendu à St Petersbourg et Moscou autant d’exemplaires des Misérables qu’à Paris.

Chifra-Charlotte fait ainsi son entrée dans le monde du savoir à l’âge de douze ans et gardera toujours une profonde reconnaissance pour l’école primaire où elle a « tout appris ». Quelques années plus tard, un homme entrera dans le cercle familial, Simon, à propos duquel Charlotte dira qu’elle a tout de suite su qu’il était l’homme de sa vie. Simon est né comme elle en Bessarabie ; elle le rencontre au bal des Bessarabiens de Paris. « Ces quelques mots au charme suranné évoquent les visages disparus, les tenues qui se voulaient chic. Les femmes en tuniques du soir semées de perle de culture, les hommes en smokings étriqués, tous arboraient des sourires heureux, comme l’époque à Paris. » Le mariage a lieu le 7 juin 1923. Parenthèse heureuse dans la vie d’Idiss et de la famille.

Et puis c’est juin 1940, la défaite française, le désastre de l’occupation, l’effondrement de tout ce en quoi Simon Badinter croyait : alors que la France est ravagée, à Vichy on se préoccupe surtout de législation antisémite et de mesures xénophobes. La France de la République s’effondre. La suite est tragiquement douloureuse, mais Badinter en parle très peu, c’est l’arrestation de Simon Badinter à Lyon en février 1943 sur ordre de Klaus Barbie et sa déportation à Sobibor d’où il ne revient pas, de la mère de Simon qui a 79 ans et meurt dans le convoi qui la conduit à Auschwitz, de Naftoul Rosenberg, frère de Charlotte, dénoncé par une voisine et qui meurt à Auschwitz. 

À propos de ce livre, Badinter dira que ce qui compte, c’est moins l’exactitude des faits concernant Idiss que le souvenir qu’il a gardé d’elle et des rapports qu’ils entretenaient. En écrivant ce livre il s’acquitte d’une dette. Il croit profondément que pouvoir se dire : « j’ai eu des gens bien comme parents » est un grand réconfort dans la vie.

 
 BIBLIOGRAPHIE 
Idiss de Robert Badinter, Fayard, 2019, 240 p.
 
 
 
D.R.
Pouvoir se dire : « j’ai eu des gens bien comme parents » est un grand réconfort dans la vie.
 
2019-12 / NUMÉRO 162