FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Chroniques
Appels de phare à tous les croisements du sommeil


Par Fady Noun
2020 - 01
Les éditions Pierre Guillaume de Roux publient la Correspondance amoureuse de Marc Alyn et Nohad Salameh, échangée entre les deux poètes – et aujourd’hui époux – entre 1976 et 1989. Qui connaît au Liban Marc Alyn ? Grand Prix de poésie de l’Académie française pour Les Alphabets du feu, Marc Alyn (né en 1937) fut également éditeur : il créa la collection « Poésie/Flammarion » qui fit connaître, entre autres, Andrée Chédid.

On connaît sans doute un peu mieux Nohad Salameh. Née à Baalbeck, révélée par Georges Schéhadé et journaliste au quotidien Le Réveil, avant de rejoindre et d’épouser Marc Alyn en France (1989), elle a reçu le prix Louise Labé et vient d’apprendre qu’on lui a attribué, pour l'ensemble de son œuvre, le Prix Léopold Senghor 2020 décerné par le Cénacle européen.

Marc Alyn et Nohad Salameh se sont vus pour la première fois au Liban, en 1972, où débarquait le poète, un livre nouvellement édité en poche. « Dans le salon d’accueil, parmi les journalistes, je ne distinguai tout d’abord qu’une jeune fille aux long cheveux de jais, qu’il me sembla reconnaître sans jamais l’avoir vue », écrira-t-il. On reconnaîtra là, sans difficulté, le symptôme du coup de foudre. L’orage qu’il annonçait mettra des années à éclater. Entre-temps, il consuma deux être faits l’un pour l’autre mais séparés par deux continents, une mer, des trajectoires de vies particulières et complexes, et surtout la guerre. Des bureaux de la poste aux voyageurs que l’on guette impatiemment ; du bureau de la MEA, quartier de l’Opéra, à ceux du Télex international, des bombardements sporadiques aux adresses incertaines, on imagine les ruses qu’il fallut à ces deux êtres pour communiquer, les souffrances, les attentes et les exaltations qui les accompagnèrent. Leur souvenir est encore vivace dans beaucoup de mémoires.

L’art épistolaire est un art à part entière. Nos auteurs y rivalisent de tendres et solaires formules pour s’adresser l’un à l’autre, tout en détaillant leurs quotidiens respectifs et en criant leur amour. « Il y eut une grande passion doublée d'une séduction intellectuelle en ce qui concerne Marc et moi, nous confie Nohad Salameh. Cette passion fut ravivée par une séparation de dix ans, mais surtout par l'incertitude et l'angoisse de ne pouvoir guère se retrouver. » Et d’avertir : « Il ne faut pas y voir uniquement des ‘mots doux et tendres’. C'est plus profond que cela : c'est toute la dialectique de la douleur et de la guerre qui est évoquée ; la vie littéraire au quotidien dans un pays en guerre, la mort au quotidien et la vie littéraire à Paris évoquée par Marc. »

Le poète en parlera en termes définitifs dans des mémoires qu’il publia sous le titre Le Temps est un faucon qui plonge. Dans cet ouvrage incandescent, deux chapitres sont consacrés au Liban, à la révélation initiative et spirituelle des vestiges de Byblos, de Baalbeck et à sa rencontre avec Nohad Salameh.

« Pour engourdir, et tromper la douleur de ton absence, je me drogue au travail, écrit Marc Alyn (Lettre 40). Écrire, imaginer, n’est-ce pas la meilleure façon de demeurer en contact avec toi à travers les espaces ? Nos rêves coïncident mystérieusement et nous évoluons sans peine de l’un à l’autre, portés par le même élément. Est-il nécessaire de t’expliquer ce que tu devines si bien sans l’aide des mots, ma Nouche, grâce à ton intuition foudroyante de voyante ? L’amour est le point central, le soleil, la pierre de touche dont dépend l’ensemble de l’édifice ; sans lui, le monde n’est qu’un désert obscur. Je n’ai jamais écrit que pour préparer en moi sa venue. »

Avec des pages claires, bien aérées, le livre est agréable à tenir, amical. Pour nous Libanais, sa lecture est un peu un journal de guerre. « Treize années de guerre nous ont appris à vivre à la sauvette », écrit Nohad Salameh. À « Nouche », Marc écrira : « Je te fais des appels de phare à tous les croisements dangereux du sommeil. » De courtes références explicatives en bas de page aideront le lecteur à avancer chronologiquement dans sa lecture, et à y croiser ou retrouver ses propres souvenirs.


 
 
 
Ma menthe à l’aube, mon amante : Correspondance amoureuse de Marc Alyn et Nohad Salameh, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 411 p. 
 
 
D.R.
L’art épistolaire est un art à part entière.
 
2020-01 / NUMÉRO 163