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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Demeure, Amérique


Par Anthony KARAM
2012 - 06
Si Frank Money est déjà étranger dans son propre pays avant de partir combattre en Corée au début des années cinquante, il l’est encore plus à son retour. Désormais auto-destructeur, souffrant d’hallucinations et de délires, hanté par ses expériences traumatiques sur les lignes de front, où il perd ses deux meilleurs amis, ce vétéran noir, 24 ans à peine, porte sur ses épaules tout le poids du monde.

Tantôt nerveux à l’extrême, effrayé par sa propre violence, tantôt apathique, il entame avec Lily une relation qui ne mène à rien, tant sa torpeur et sa cyclothymie le rendent incapable de s’occuper des choses de la vie, incapable de rêver avec elle à la maison qu’elle voudrait bien s’acheter, au couple heureux qu’ils pourraient, peut-être, un jour former.

Non pas que Frank n’ait plus de chez soi, il n’en a jamais eu. Enrôlé pour échapper à l’enfer de Lotus, sa bourgade de Géorgie qui est « the worst place in the world, worse than any battlefield », parce qu’au moins sur un champ de bataille, la vie et la mort font jeu égal, alors qu’à Lotus, « there was no future, just long stretches of killing time ». C’est dire à quel point il n’a d’emblée aucune intention d’y retourner, avant que ne s’impose l’impérieuse nécessité de secourir quasiment la seule famille qui lui reste, sa sœur Ycidra, dite Cee, mariée jeune et vite abandonnée, aux prises avec la folie eugéniste de son employeur, un médecin malfaisant d’Atlanta. La lettre que Frank reçoit est très claire : « Come fast. She be dead if you tarry. » 

* * *

D’abord sans chaussures, tout le temps sans argent, aidé en chemin par de bons samaritains, des gens stoïques, modestes et généreux, mais aux blessures elles aussi irrémédiables et si peu cicatrisées, Money traverse les États-Unis d’alors, de Seattle à Atlanta. Ce qu’il y voit, ce qu’il y vit, est l’envers précis de l’optimisme béat des Mad Men, des maisons généreuses, des gazons tondus et très verts, des postes de télévision familiaux. Il voit, notamment dans le Sud d’avant la lutte pour les droits civiques, un racisme violent qui porte encore trop souvent son nom, une guerre qui ne porte jamais le sien - il ne s’agit toujours que de la « korean police action » -, un maccarthysme paranoïaque enfin, absorbant toutes les problématiques sociales, débordant toutes les sphères. 
Et s’il n’est presque jamais directement fait mention de la couleur de peau - d’évidence noire - des principaux intervenants successifs, c’est que ceux-ci, ayant intégré leur exclusion au fil des générations, se perçoivent d’abord par le prisme de leur pauvreté et de leur entier dénuement, comme des gens qui n’ont nulle part où aller, coupables d’être ici et là, traînant, loin du paradis, le terrible inconvénient d’être né. Et l’armée n’y fait rien : « An integrated army is integrated misery. You all go fight, come back, they treat you like dogs. Change that. They treat dogs better. » 

* * *

Avec Home, son dixième roman, Toni Morrison poursuit la mise à nu de l’histoire américaine. Ce récit de rédemption contemporain condense tous les thèmes du Prix Nobel de littérature 1993, portés notamment par les magnifiques Song of Solomon (1977), A Mercy (2008, qui remonte aux sources intimes de l’esclavage dans l’Amérique primitive, celle du dix-septième siècle - voir L’Orient Littéraire de septembre 2009 ) ou encore par son grand chef-d’œuvre Beloved (1987, Prix Pulitzer), dans lequel d’ailleurs la plantation du Kentucky où Sethe Suggs est esclave et mère s’appelait déjà « Sweet Home » : le poids indéfectible que fait peser l’histoire passée sur le présent, l’inconstance, les incertitudes et la vulnérabilité de l’amour, ainsi que son lien intime avec la perte et le deuil, la possibilité malgré tout du rachat et du salut.

Si Home n’a certes pas l’ampleur d’un Beloved - sans doute un des plus grands romans américains, on ne le dira jamais assez -, il en est comme une miniature, certes moins lyrique mais beaucoup plus court, à la limite de la novella. L’écriture est ici puissante comme jamais, viscérale, tendue à l’extrême, la petite musique intérieure de Morrison, sa sensualité formelle étant constamment malmenées par la crudité du propos et des situations. Dans le recours à l’ellipse et aux métonymies qui sont sa marque, l’auteur ramasse des scènes entières en quelques phrases, plante des destins en deux temps, saisit une époque en trois mouvements. C’est que cette histoire de rédemption qui nous laisse à notre entier désarroi au bout d’une centaine de pages est d’une simplicité quasi biblique, à la vision morale comme directement issue de l’Ancien Testament.

Une fois de plus, c’est l’ombre tutélaire de William Faulkner qui plane sur l’approche narrative. D’un chapitre à l’autre, ce sont plusieurs perspectives qui s’affrontent, le personnage principal donnant régulièrement son point de vue. Il y a là de grand morceaux de bravoure littéraire, où Frank Money interpelle directement l’auteur en revenant sur des événements précédemment décrits, pour en donner sa propre version : « Korea. You can’t imagine it because you weren’t there. You can’t describe the bleak landscape because you never saw it. » Mais sa vision de lui-même est également biaisée, incomplète, et il le sait, sa lecture des choses est pour toujours corrompue par les affres du combat. Le bras de fer entre la troisième personne du narrateur omniscient et son personnage principal, loin d’être une coquetterie ou une afféterie littéraire, tend encore plus le récit. En interpellant ainsi la tradition orale, aux antipodes du cynisme de tout un pan de la production contemporaine, Toni Morrison ne semble jamais mettre les mots au-dessus de la narration. 

* * *

En Corée, Frank expérimente la perte, mais ce n’est pas la première fois. Dès l’âge de quatre ans déjà, « during the period that rich people called the Depression and they called life », sa famille est expulsée du Texas, doit tout laisser derrière elle et partir sur les routes. Il en reste marqué à jamais : « You could be inside, living in your own house for years, and still, men with or without badges but always with guns could force you, your family, your neighbors to pack up and move - with or without shoes. » Déjà, dès son plus jeune âge, étranger. Déjà errant à travers l’immensité du territoire américain ; chaque petite ville, chaque ville sera, dès lors, un étouffoir dont il faudra s’extraire pour aller vers le monde.

En retrouvant sa sœur, c’est bien sûr lui-même que Frank retrouve - son unique demeure. De Cee à lui, ou peut-être est-ce l’inverse, c’est un subtil jeu de miroir qui se met à leur donner mutuellement un sens, et un lieu : « She was a shadow for most of my life, a presence marking its own absence, or maybe mine. » 



 
 
© Timothy Greenfield-Sander
De Seattle à Atlanta, Frank voit l’envers précis de l’optimisme béat des Mad Men, des maisons généreuses, des gazons tondus et très verts, des postes de télévision familiaux.
 
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