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Hamlet in utero


Par Anthony Karam
2017 - 01
À la sempiternelle question de savoir où est le narrateur et à partir d'où est écrit le texte, Ian McEwan s'amuse à balader son lectorat depuis des années, avec un brio tel qu'il revient désormais régulièrement dans la short list des auteurs nobélisables (certes une garantie de rien si l'on considère le sort fait depuis deux décennies par les jurés suédois à Philip Roth). Que l'on se souvienne du retournement final de son roman d'espionnage Sweet Tooth (L'Orient littéraire, décembre 2012) ou encore de la complicité un peu duplice du narrateur dans On Chesil Beach (L'Orient littéraire, octobre 2008).

Dans Nutshell, le narrateur est donc un fœtus de près de neuf mois qui semble avoir les mêmes facilités syntaxiques, les mêmes nuances de vocabulaire et aussi la même finesse d'analyse que l'auteur anglais. « So here I am, upside down in a woman. Arms patiently crossed, waiting, waiting and wondering who I'm in, what I'm in for. » Sa jeune mère, Trudy, vingt-huit ans, est portée sur le bon vin et la concupiscence. Surtout, prétextant un appel d'air, elle a renvoyé de chez lui John, son mari et le père de l'enfant à venir, éditeur de poésie naïf et idéaliste dont le seul bien est la vaste maison décrépie désormais occupée par la seule Trudy. Ce n'est que très progressivement que le narrateur réalise, et nous avec lui, ce qui se passe vraiment dans le monde extérieur, c'est-à-dire l'adultère de sa mère avec Claude, son jeune beau-frère, un peu sot, un peu fat, et surtout... le meurtre planifié du mari.

* * *

À sa manière, McEwan contribue au quatre-centième anniversaire de la mort de Shakespeare en rendant un hommage très direct à Hamlet, où l'infidélité de la mère ne serait pas observée par un jeune prince du Danemark mais par un tout petit être à deux semaines de sa naissance. D'emblée, l'épigraphe cite la pièce et indique des problématiques identiques : « O God, I could be bounded in a nutshell and count myself a king of infinite space – were it not that I have bad dreams. » Notre Hamlet in utero, qui n'est d'ailleurs jamais nommé, pas même sûr que ce soit un garçon, a une double problématique existentielle : d'une part la question bien sûr de l'être, celle d'être plutôt que de ne pas être, celle du bébé sur le point d'advenir ou finalement pas, posée ici d'un point de vue pré-natal (et il faut reconnaître que seule la littérature permet ces délicieux tours de passe-passe), et d'autre part l'intrigue elle-même, sa dimension policière, et la tentative quasi impossible d'infléchir le cours des événements. 

Mais notre narrateur est un embryon d'aujourd'hui, moderne, très articulé, ayant une préférence marquée pour le Sancerre, ultra-informé notamment par le biais des podcasts qu'écoute intensivement sa mère, et la première question qui se pose à lui est bien celle de la pertinence de voir le jour. McEwan en profite alors pour donner une image du monde tel qu'il est, et ses opinions très tranchées, souvent polémiques, sur le changement climatique, l'extrémisme religieux, les questions de genre ou encore les identités politiques.

* * *

Un cerveau bien formé donc, et lancé dans un soliloque de deux cents pages, mais un cerveau coincé dans un enfant à naître, lui-même coincé dans un roman dont il ne perçoit, vu de l'intérieur, que très vaguement l'intrigue ; autant dire qu'il est, comme le lecteur, plutôt dans le noir durant toute l'entame du récit. Il n'est pas non plus très sûr de ce qu'il veut d'ailleurs. Il y a certes l'idée de sauver son géniteur en tentant par impossible de faire capoter la tentative de meurtre (qui n'est pas ici au poison mortel versé dans l'oreille, mais... à l'antigel – sans en dire plus), mais également éviter la prison à sa mère et une vie derrière les barreaux. On souffre avec lui de l'indigence du couple adultérin, les scènes de sexe sont décrites de manière hilarante par l'embryon lui-même, parfois de la façon la plus lapidaire : « Enter Claude... Exit Claude », mais ailleurs aussi avec une cruelle précision et un niveau littéraire presque inégalé dans la production contemporaine : « Not everyone knows what it is to have your father's rival's penis inches from your nose. By this late stage they should be refraining on my behalf. Courtesy, if not clinical judgement, demands it. I close my eyes, I grit my gums, I brace myself against the uterine walls. This turbulence would shake the wings off a Boeing. (…) On each occasion, on every piston stroke, I dread that he'll break through and shaft my soft-boned skull and seed my thoughts with his essence, with the teeming cream of his banality. Then, brain-damaged, I'll think and speak like him. I'll be the son of Claude. »

* * *

Le narrateur est au désespoir, et pour en finir avec une vie qui n'a pas encore commencé, il n'a à portée de main, en guise de corde, que le cordon ombilical. Il en sait déjà trop sur l'existence, trop sur ce qui l'attend, son histoire est une tragédie, mais une tragédie qu'il affronte de face, comme pour mieux la contrer. 

Dans la tradition folklorique juive, quand il est dans le ventre de sa mère, avant de naître, l'enfant sait tout, il a la connaissance des mystères de la création et de la sienne, Mais juste avant de venir au monde, un ange pose son index sur ses lèvres et lui fait oublier tout ce qu'il sait. C'est ainsi que le sillon qui va du nez à la bouche s'appelle l'empreinte du doigt de l'ange. Être alors, c'est avoir oublié puis lentement se ressouvenir. Dans sa solitude absolue, ce que la première personne nous rappelle tout le long de Nutshell, c'est au final le miracle, longtemps négligé, souvent oublié, de l'existence.

Nutshell de Ian McEwan
En cours de traduction de l'anglais (Grande-Bretagne)
Édition originale, septembre 2016
Jonathan Cape, London, 208 p.
 
 
D.R.
Pour en finir avec une vie qui n'a pas encore commencé, il n'a à portée de main, en guise de corde, que le cordon ombilical.
 
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