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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Réédition
Samuel Beckett en arabe


Par Charif Majdalani
2015 - 07
En décembre 2013 paraissaient à Beyrouth les traductions vers l'arabe de quatre textes de Samuel Beckett Cap au pire, Mal vu mal dit, Soubresauts et Compagnie, publiés par Snoubar Bayrout, un tout jeune éditeur qui venait de prendre le pari de se lancer dans l'arène éditoriale avec ces livres difficiles. Sous une couverture et un format sobres et élégants se cachait surtout une entreprise de traduction littéraire des plus singulières. Grâce à une connaissance intime des méandres de l'écriture de Beckett, M.B., le traducteur (qui signe du pseudonyme de Dik el Jinn), déploie une langue somptueuse épousant si parfaitement la difficile scansion de la phrase de l'écrivain irlandais que celle-ci semble étrangement faite pour l'arabe. Afin de restituer le chevauchement des voix au sein du long monologue beckettien, M.B. a par ailleurs eu recours à des solutions radicales. La plus remarquable, mais non la plus aisée, est l'alternance de l'arabe parlé et de l'arabe littéraire, une alternance savante et complexe qui donne une consistance et une vitalité formidables au flux du texte de Beckett. Mais les années de labeur et de maturation de ces procédés, la complicité passionnée de Ounsi el Hage qui a lu ces traductions et leur a donné son aval, n'auraient pas été suffisantes sans le travail éditorial effectué par Snoubar Bayrout, qui a inventé de son côté plusieurs signes typographiques afin de rendre la lecture de la partie en arabe parlé plus aisée, parvenant aussi, par un usage subtil du même caractère pour les deux arabes, à faire de chaque page un vrai plaisir des yeux.

Que cette réussite éditoriale ait été possible, on le doit à la passion pour le livre et la chose écrite des fondateurs de Snoubar Bayrout, Hala Bizri, Yasmine Taan et M.B. lui-même. C'est d'ailleurs cette passion qui est à l'origine de la fondation de la maison d'édition, et qui fait aussi que cette dernière ne se cantonne pas à la publication des traductions de Samuel Beckett. Pour Hala Bizri, ces dernières sont conformes à l'une des lignes éditoriales de la jeune maison, qui consiste à faire paraître en arabe des textes des avant-gardes littéraires dans le monde, textes exigeant un travail de translation équivalant à une véritable réécriture. Mais par ailleurs, Snoubar Bayrout se donne pour ambition de rééditer des textes libanais qui furent d'avant-garde à leur époque ou qui ont pu constituer des événements éditoriaux avant de disparaître des mémoires. Ainsi, Snoubar Bayrout a réédité un ouvrage de Fouad Hobeich sur le nudisme paru à Beyrouth en 1930, et s'apprête à publier un recueil de portraits caustiques de plusieurs dizaines de personnalités de la culture libanaise des années 20 par Élias Abou Chabké. L'édition devient ici véritable archéologie du livre, recherche de pépites, comme c'est le cas de l'enquête menée pour retrouver la trace d'un exemplaire d'un autre livre oublié de Fouad Hobeich, al-Sajināt, que Hala Bizri souhaite remettre en circulation. On le voit, tout cela nécessite connaissance du passé de l'édition libanaise, enquête sur le terrain puis minutieux travail de restitution de contenu, une suite de tâches qui fait partie du plaisir du travail d'éditeur et qui se veut aussi, dans le cas de Snoubar Bayrout, une contribution à une meilleure connaissance de l'histoire culturelle du Liban.


 
 
D.R.
 
2017-05 / NUMÉRO 131