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Biographie
Le joyeux adieu d'Henning Mankell


Par Edgar Davidian
2015 - 12
Henning Mankell, auteur suédois dont l’œuvre, traduite en plusieurs langues, capitalise plus d’une cinquantaine d’ouvrages, vient de nous quitter. Celui qui avait la hantise des déchets nucléaires (que dirait-il aujourd’hui de nos immondices en vitrine ?) s’est illustré surtout par une série polar axée sur un personnage de fiction, l’inspecteur Kurt Wallander, devenu une légende.

Gendre d’Ingmar Bergman dont il a épousé la fille Eva, chorégraphe et actrice, Mankell confesse sans ambages son attachement au théâtre et au monde de la scène à travers de nombreux écrits dédiés aux feux de la rampe et de la jeunesse. 

À soixante-six ans, en dynamique autodidacte, brillant élève de l’école de la vie, au bout d’une carrière jalonnée de succès, foudroyante, la mort est au rendez-vous après un accident de voiture et l’annonce d’un cancer galopant. Comment exorciser le calvaire d’un corps qui se décompose, la frayeur, l’angoisse, la douleur ? Comment conjurer ce mal funeste, ce destin inévitable, cette fin de vie ? Comment vaincre les jours noirs qui s’amoncellent comme autant de nuages menaçants ? Par ce qu’il a toujours su faire de mieux : la littérature, les mots. Et leur pouvoir incantatoire, sécurisant !

Les mots, jamais au cordeau mais libres comme des confettis lâchés en plein air. Des mots, fête inépuisable, source de communication, de témoignage, d’évasion, de rêverie, de commentaires. Et trône en devanture de librairie son dernier opus, parfait testament, guère triste ou pleurnichard mais vif et joyeux comme une dernière révérence, avec panache, à un parcours humain. 

Des confidences de quelqu’un qui a compris ce qui lui arrivait et veut garder un ton d’élégance, d’impérissable richesse intérieure. Et on nomme Sable mouvant : Fragments de ma vie. 

Une autobiographie en une soixantaine de chapitres délibérément en dents de scie, loin de tout pathos, truffée d’anecdotes amusantes et malicieuses mais aussi avec un certain mordant pour les travers de société. Sans que jamais sa plume ne se départe de la tendresse, de la compassion, d’une douce complicité de la fraternité humaine. Tout en s’offrant le luxe d’envoyer des encoches et des piques acides et fielleuses à bon escient.

Dans ce ton singulier, jamais alarmant, jamais plaintif, il affronte un cancer de poumon et plonge dans une introspection à la pointe des pieds, courageuse et allègre. Au ton presque constamment philosophe. Non seulement il parle de sa citoyenneté d’illustre villageois de Göteborg, car ses écrits de suite policière ont donné célébrité et notoriété à un coin perdu dans les neiges des pays nordiques, et il porte sur sa tête les lauriers du Prix de la Paix Erich-Maria Remarque, mais aussi de ses lectures, de ses moments d’écoute musicale et de sa fascination pour la peinture. Une preste virée où mots, notes et images ont de profondes et évidentes correspondances. Tout en évoquant son parcours de combattant pour la survie.

Fauché avec ses deux cents francs en poche à 16 ans, Paris lui sert de tremplin pour affuter ses armes contre l’adversité, le manque et beaucoup de lacunes dans une éducation sommaire. Ce qui ne l’empêche guère d’avoir des considérations sur l’Europe, l’Afrique ainsi que les gens de peu qu’il ne cessait de côtoyer avec sympathie et humanité. Mais comme un point de refuge, il revient constamment aux livres, ses amis indéfectibles. Comme un bréviaire, une boussole pour ne jamais perdre la route ou se perdre.

De Platon à Jules Vernes, des dessins dans les grottes au Radeau de la Méduse de Géricault, de Miles Davis à Beethoven, Henning Mankell, impénitent observateur et avide consommateur de toute forme d’art, déballe un peu en vrac le fil de ses rencontres intellectuelles marquantes. Un rapide mais pertinent survol de tout ce qui l’a fait réfléchir et vibrer.

Avec ses mots et sa littérature, Mankell affirme, jusqu’au bout, « parler de la joie de vivre ». Plus que de la lucidité et de la clairvoyance, une belle leçon de courage et d’appétit de vivre.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Sable mouvant : Fragments de ma vie de Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson, Seuil, 2015, 351 p.
 
2017-06 / NUMÉRO 132