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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Biographie
Bernard Pivot : le livre du lire et de l’oubli


Par Mahmoud Harb
2017 - 04


Dans La Mémoire n’en fait qu’à sa tête, le journaliste, animateur télé et président de l’Académie Goncourt livre, mêlés à la mémoire de ses lectures, des fragments de souvenirs glanés tout au long de six décennies passées dans le commerce des lettres et la fréquentation des écrivains.

Pour tout lecteur invétéré, la mémoire du lu et celle du vécu tendent à s’enchevêtrer de la plus indémêlable des manières. Parfois, la première sert de repère à la seconde, l’aiguillonne, contribue à la structuration de son architecture, à la consolidation de sa charpente. Tel ouvrage a accompagné la visite de telle ville, l’année où ceci ou cela eut lieu, le jour de la rencontre avec Untel, se souviendra ainsi l’amoureux de lecture. Les livres deviennent ainsi autant de jalons auxquels s’accrocher face à la déconcertante continuité des jours. Mais parfois, par une forme d’osmose, le lu finit par pénétrer le vécu, l’envahir, et brouiller les contours d’une réalité passée en y superposant les ombres de ce qui n’a jamais été. L’on en vient à douter de la mémoire, à hésiter avant d’apposer au fait le sceau de véracité du souvenir. Telle rencontre a-t-elle réellement eu lieu, telle parole a-t-elle été bien prononcée, tel acte effectivement accompli ? Ou tout ceci n’est-il que réminiscence de lectures, illusion d’illusion ?

De ce doute, Bernard Pivot se joue dans La Mémoire n’en fait qu’à sa tête. S’il est impossible de démêler le lu du vécu, si le terrible exercice autobiographique rend la tâche encore plus confondante puisqu’il consiste à bien cerner le souvenir pour le livrer sous forme d’écrits, et bien ainsi soit-il. Dans chaque fragment de mémoire s’introduira une bribe de littérature qui servira de déclencheur et de support au souvenir. L’édifice autobiographique devient alors ensemble anthologique. Et le lecteur a plaisir à se perdre dans une triple temporalité, celle du souvenir et du réel passé, celle de la lecture et des pages tournées, et puis celle du présent, temps effacé où l'on se souvient d'avoir lu ou l’on lit que l’on a vécu.

Laissant sa mémoire voguer au gré des nombreuses citations qui émaillent son livre, l’ancien animateur d’Apostrophes s’amuse à porter la dialectique du lu et du vécu à son paroxysme. Il introduit ainsi, sous forme de confidence au lecteur, le souvenir de sa liaison avec Louise Labé qui, avoue-t-il, honteux de l’entorse à son devoir d’objectivité, avait été son amante au moment où il l’accueillit dans sa célèbre émission télévisuelle. Le doute de l’auteur-lecteur se transmet alors à son propre lecteur. Louise Labé et Pivot ? Vraiment ? Non, mais, que lui a-t-elle… Puis l’hésitation se résout par un rire quand l’on rend compte de la double malice du récit car, non seulement du fond de sa Renaissance l’auteure des sonnets légendaires n’a jamais pu connaître la bruyante notoriété des plateaux de télévision, mais, de plus, la réalité de l’existence de la « Belle Cordière » dans la France du XVIe siècle continue elle-même de faire l’objet d’une controverse qui agite encore les spécialistes…

Se promenant ainsi sur la frontière ténue entre la littérature et la réalité, Bernard Pivot s’offre une autobiographie à l’image du personnage qu’il s’est constitué, en permanence espiègle, souvent amusante, parfois spirituelle ou drolatique, quelquefois surannée. Il y évoque, dans une soixantaine de courts chapitres dont les plus brefs sont souvent les meilleurs, ses passions, la littérature bien sûr, mais aussi le vin et le football. Il y revient sur ses rencontres, ses amours, y dévoile quelque secret des coulisses de la vie littéraire et y solde quelques vieux comptes, avec François Mauriac, avec Jean d’Ormesson ou d’autres. Exercice autobiographique oblige, il s’y livre aussi à des réflexions sur l’orthographe, la langue, la mémoire, la mort, l’amour. La plupart des chapitres de l’œuvre se terminent souvent par une chute qui a quelque chose d’un clin d'œil un peu trop appuyé, d’un trait d'esprit qui se veut malicieux mais qui manque de surprendre, non sans amuser. L’ensemble qui en résulte est divertissant, carré, correct jusque dans ses audaces. Un peu comme une dictée.


 
 
© Villard / SIPA
Parfois, par une forme d’osmose, le lu finit par pénétrer le vécu.
 
BIBLIOGRAPHIE
La Mémoire n’en fait qu’à sa tête de Bernard Pivot, Albin Michel, 2017, 229 p.
 
2017-05 / NUMÉRO 131