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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage à Camille Aboussouan


Par Ibrahim Najjar
2010 - 06

En nous réunissantautour de CamilleAboussouan pourla signature de son denierouvrage, De la Montagnedu Liban à la Bastide royalede Fleurance, l’UniversitéSaint-Esprit de Kaslik nepouvait honorer plus prestigieuxauteur, en cette annéeoù Beyrouth est consacrée « capitalemondiale du livre ».

C’est aussi une belle occasion de célébrerla francophonie, cette libertéde s’exprimer autrement, par-delà lescontextes et la culture dominante.Après tout, notre francophonie, telleque ce « livre magasin » l’illustre, esten soi un idéal de conquête, de préservationd’une identité culturelle,d’un fondamental, un patrimoine, unehistoire, une fonction au service d’uneculture ouverte.

En admirant la galerie, l’iconographieque propose M. Camille Aboussouan,on est saisi par l’extraordinaire richessede ce… musée écrit, s’il en est.Quatre cent cinquante pages et 600illustrations, photographies, lithographies,reproductions de lettres ou defac-similés, dont de nombreux inédits,peuplent cette fresque familialeau format rappelant celui de son trèsbeau livre sur l’architecture libanaise.Il y a là une véritable oeuvre d’art, oùle lecteur est invité à se laisser séduirepar deux destins : celui de Négib BeyAboussouan, et celui de l’auteur luimême.

À la fois biographie familiale, bibliographiehistorique du Liban du XXesiècle, archives d’une littérature juridique,poétique, épistolaire et politique,ce livre est surtout lesté par sonversant « montagne » ; la bastide n’yapparaît qu’en filigrane : la Provencevisée pourtant dans le titre se mêleau mot de Renan, que reprend l’auteur,« la plus belle montagne du monde ».Quelque part, à Dhour Choueir peutêtre,là où vous nous avez réunis, unjour, autour de votre ami bahaï, ZeinZein, les yeux sont restés ancrés à uneligne d’horizon infini, où se cale laProvence…

Cet ouvrage apporte une somme rarissimed’informations pour le juristeet pour le parcours du Libandepuis la préparation du mandat àl’avènement du nouveau et récentmartyre du Liban.

Le juriste apprend ainsi que feu NégibBey Aboussouan, père de l’auteur,après avoir assisté les instances de lapuissance mandataire à concevoir cequi allait devenir nos institutions etnotre cadre constitutionnel, a présidéla Cour de cassation, le Conseil supérieurde la magistrature et la Courde sûreté de l’État – elle existait donc,même à cette époque lointaine, alorsque nous souhaitons la supprimer aujourd’hui.On relève que Négib Bey,ce magistrat immense, est à l’originedu partage et de la définition descompétences entre les juridictions civileset communautaires en matièrede statuts personnels ; que c’est soussa présidence que la Cour suprême,après la Première Guerre et la disettequi l’émailla, a inauguré la jurisprudence,combien courageuse, sur lanullité des ventes pour cause de prixvil. Dépositaire des instruments de lafondation de la magistrature libanaise,Négib bey Aboussouan a donc été letémoin de l’extraordinaire rayonnementde la magistrature libanaiseen Transjordanie etau Moyen-Orient. Avant dereprendre ses anciennes activitésd’avocat, où il étaitspécialisé en droit immobilier,statut personnel etchareh musulman, comme lerappelle l’auteur.

 

* * *

 

Cher grand ami, Monsieur Aboussouan,

On a envie de vous dire l’admirationque suscite l’itinéraire de votre père,depuis qu’il fut docteur en droit de lafaculté de droit impériale de Constantinople; on est saisi par la ferveur quevous manifestez, afin de ne pas faireoublier vos racines.

Vous parlez certes aussi de vousmême,mais relativement peu. Vousne cédez pas à la tentation du « je » ;en tout cas, vous ne le faites que pourtracer le cadre dans lequel le Liban dela seconde moitié du XXe siècle futcomme le vernis, puis l’enfer de cetOrient si familier et si complexe.

Mais quel bonheur ! Dans ces pages,on retrouve le conteur de ses illustresamis. Bien sûr, j’y trouve aussiquelques rencontres, virtuelles, pardelàles années : le collège Saint-Josephde Antoura, l’école de droit des pèresjésuites, l’engagement intellectuel dansles projets politiques, la rupture – jepense notamment à Kamal Joumblatt– avec les engagés d’autrefois. Vous, aumoins, avez eu le courage et le loisir devous laisser aller à vos démons chéris :la littérature, la velléité de l’esthètequi vous tentait. Je vous revois, QuaiBlériot, en 1990, avec les personnesde qualité que vous fréquentez et leslivres ; ces livres magnifiques que vousveniez d’achever ou que vous prépariez,inlassablement. Même fugaces etrares, certains moments d’amitié laissentdes sillages d’admiration.

On connaît vos merveilleux ouvragessur L’architecture libanaise du XVe au XIXesiècles (1982), sur Le livre et le Liban(1985), et aussi et surtout votre siinspirée traduction en français du Prophètede Gibran Khalil Gibran.

Vous avez su, par-dessus tout, en chefd’orchestre, rassembler et créer desoccasions et des rencontres au coursdesquelles les plus beaux esprits dumoment ont pu exprimer leur géniecréatif : le Pen club, le festival de Baalbeck,la conservation du Musée NicolasSursock, vos diverses contributionsauprès de l’Unesco où vous avez si dignementété la fierté du Liban et de saculture, mais aussi ce que vous appelez« les documents retenus », à la fin de votreouvrage.

Votre livre est un retour aux sources,et un témoignage de ce que la la francophoniea apporté aux fondementsde notre culture. Vous n’avez jamaisquitté cette rive et cette montagne.La vie continue, pour vous, au coeurde ceux qui vous admirent et veulentvous honorer.

Veuillez accepter ce modeste souvenir.Le ministère de la Justice souhaite direhaut et fort tout ce que, par-delà vossouvenirs et votre exceptionnelle famille,le Liban doit à votre lignée et àvotre fidélité.

 

* Ministre de la justice 

 
 
 
2020-04 / NUMÉRO 166