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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le dialogue des cultures : un lieu vide de sens ?


Par Fadia Kiwan
2010 - 07

Depuis que le monde a été secoué par la série des attentats terroristes et que les grandes puissances et leurs alliés se sont tournés vers les guerres comme moyen de lutte antiterroriste, le débat s’est élargi sur le choc ou le dialogue des civilisations.

L’article de Samuel Huntington sur « le choc des civilisations » allait rebondir à travers l’ouvrage du même nom qui sera largement diffusé, surtout suite au 11 septembre 2001. Pour être située dans son contexte, cette thèse de Huntington venait répliquer à la thèse développée par Francis Fukoyama sur « la fin de l’histoire » au moyen de la généralisation du modèle démocratique libéral.

Mais naturellement, le sensationnel gagne toujours du terrain quand les médias s’associent aux théoriciens. Les articles, les ouvrages, les conférences, les séminaires internationaux vont se démultiplier pour défendre soit la thèse du choc, soit celle du dialogue des civilisations. Les gouvernements espagnol et turc vont aller plus loin en lançant l’initiative d’une Alliance des civilisations, rapidement reprise en main par l’Organisation des Nations unies qui mit en place des instances de pilotage et de gestion de cette initiative.

Les Libanais ne sont pas restés passifs devant un tel débat. À plusieurs niveaux et dans maintes occasions, ils ont revendiqué le principe du dialogue des civilisations et se sont proposés d’en être à la fois le modèle et les principaux prédicateurs. Toutefois, les Libanais ne se rendent peut-être pas compte que l’expérience qu’ils offrent au monde n’est pas très encourageante, jusqu’ici au moins. Le Liban lui-même est bien leur première victime.

En effet, histoire de conflit et de consensus, il semble que l’histoire du Liban participe activement au débat international sur le rapport entre les cultures, les religions et les civilisations. Malgré tous les déboires et toutes les déceptions des Libanais, ils possèdent quelques propriétés pré-requises et nécessaires à cette participation active. Quelques-unes de ces propriétés nous paraissent fondamentales et à signaler :

- Le sens critique, en dehors des périodes électorales bien entendu. Il apparaît clairement que les Libanais sont tout à fait lucides et n’hésitent pas à formuler leurs critiques à l’égard des nombreuses malversations observables parmi leurs élites dirigeantes.
- Une capacité d’adaptation, qui a fait ses preuves d’ailleurs dans les années de guerre, lorsqu’on a vu les Libanais s’accommoder de toutes les situations et affronter les contraintes en innovant des solutions et des issues de sortie d’impasse.
- Leur détermination : elle est visible dans toutes les péripéties de leur histoire récente et même plus ancienne, souvent mouvementée mais qui ne leur a jamais fait baisser les bras. Les mobilisations populaires, aussi bien dans l’un que dans l’autre camp, attestent de cette obstination même des Libanais face aux défis et leur disposition à se sacrifier.
- Leur sens aigu de la liberté, malheureusement conçue à l’échelle des groupes, des communautés, et non au niveau de la personne et de ses droits fondamentaux. Mais on peut sans exagération parler de cet attachement farouche à la liberté qui caractérise les Libanais.

Mais sans pousser plus loin notre énumération, nous devrions d’ores et déjà reconnaître les aspects sombres de ces mêmes propriétés.

- Le sens critique relève plus de la grogne et non de l’autonomie intellectuelle qui génère des opinions libres et des attitudes rationnelles et authentiques qui conduiraient au changement.
- L’adaptabilité excessive qui s’alimente d’un opportunisme, parfois même d’un mercantilisme chez certains et d’un défaitisme chez d’autres.
- Leur détermination apparaît souvent comme un entêtement aveugle qui ne leur donne pas le temps d’évaluer leurs expériences et d’en tirer bénéfice. Ils tendent ainsi à vouloir « répéter leur histoire » au lieu d’en tirer des leçons pour la faire évoluer.
- Leur liberté se dévoile dans des excès qui rendent malaisée l’entreprise de la construction de l’État de droit. Bien qu’ils se vantent d’être – à tort ou à raison – la seule – ou en tout cas – la première expérience de l’État de droit dans la région, ils n’ont jamais hésité à bafouer les lois pour protéger leurs acquis ou défendre leurs intérêts et se laisser aller à leurs passions et instincts. L’après-guerre qui dure déjà depuis 20 ans nous offre le triste spectacle d’une nette tendance à chercher seulement l’équilibre communautaire dans les scandales, les effractions, les abus et détournements des lois, pour apaiser des esprits animés principalement par la quête de l’équilibre, fut-il dans la déconstruction du projet d’un État de droit.

Il faut reconnaître que l’expérience de la diversité religieuse, cultuelle, culturelle et même imprégnée de l’ouverture des uns et des autres à la diversité des civilisations, est une valeur ajoutée des Libanais. À cela près qu’il faille la conforter par une ouverture des uns aux autres, parmi les Libanais. En réalité, ce que les Libanais opposent comme argument pour se réclamer du dialogue des civilisations, c’est leur multitude.

Or la seule multitude n’atteste rien sinon le chaos et la dégénérescence, autrement, elle devrait être articulée sur un dialogue parmi les multiples – multiples opinions, multiples repères, multiples systèmes de valeurs – pour produire du sens. Le dialogue des civilisations, des cultures, des religions est à ce jour un lieu vide de sens, pour emprunter partiellement l’expression de « lieu vide du pouvoir » à Claude Lefort. Toutes les manifestations de dialogue tournent jusqu’ici à l’affirmation des différences et… de la bonne volonté. Il est même permis de croire que le dialogue lui-même génère des perversions, dont l’affirmation des identités propres – substances a-historiques, résistant à l’expérience et ayant valeur en soi.

Les Libanais enrichis de leurs multiples expériences ont l’opportunité de se distinguer déjà dans un dialogue qui produirait du sens, un sens qui reflète la fragilité des constructions identitaires, fussent-elles revendiquées par des religions, des cultures ou même des civilisations. Ils pourraient témoigner combien l’expérience humaine interactive est plus importante que toutes ces constructions et qu’elle les dépasse toutes dans sa quête de soi ou même de l’infini.

 
 
Toutes les manifestations de dialogue tournent jusqu’ici à l’affirmation des différences et… de la bonne volonté.
 
2020-04 / NUMÉRO 166