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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Procrastinations


Par Youssef Mouawad
2010 - 02
Oserais-je, dirais-je que notre république est bananière et qu’il ne faut surtout pas tenter de remédier à l’état des choses qui prévaut ? Admettons une fois pour toutes que notre système politique n’est qu’un pis-aller, un machin qui vit d’expédients à défaut de mieux.

L’important est de ne pas laisser les choses s’envenimer, ni le dialogue s’interrompre. Ah, si l’on pouvait rester dans les limites de cette dissension contrôlée. Surtout qu’on n’aille pas au conflit civil,  qu’on ne coure pas à la catastrophe. Comme si on n’y était pas déjà, diraient les uns ou les autres !

Non, on n’y est pas encore, et notre culture politique est si flexible, si malléable qu’elle peut s’accommoder de toute violation et de toute magouille. On peut bien faire le silence sur un massacre et fermer les yeux sur quelque assassinat politique ! Une petite entorse faite à la Constitution par-ci, par-là, n’a jamais justifié un recours devant le Conseil constitutionnel !

Aurions-nous perdu le sens de la mesure ? Et puis n’a-t-on pas vu les collaborateurs, ceux du 8 Mars, et les insurgés, ceux du 14 Mars, constituer sans état d’âme un gouvernement d’union nationale et de salut public ? L’essentiel est de perdurer, de s’accorder un sursis, de sauver la mise en s’imposant la règle du rabibochement et de la combinazione qui a fait ses preuves par le passé et qui nous servira de planche de salut encore une fois !

Alors pourquoi nous laisse-t-on entendre que nous pouvons réformer le système ? En le laïcisant, en le décentralisant, en l’aseptisant, en le pasteurisant pour le rendre immune à la corruption, au clientélisme et au népotisme, et qui plus est, en rendant opérationnel le ministère des Réformes !

Lisez al-Dabbour des années quarante aux années soixante, consultez The Precarious Republic, rien n’a changé depuis les décades du mandat, tant qu’une partie libanaise voudra jouer dans la cour des grands, tant qu’elle aura des ambitions démesurées, tant qu’elle ne prendra pas en considération le bien public commun. Tant que le consensus transitoire ne se fera qu’au bord du précipice et au dernier quart d’heure !

On nous parle de crise profonde, mais quand n’a-t-on pas vécu en situation de crise !? Et puis, n’avons-nous pas toujours reculé les échéances à telle enseigne que les années de paix civile relative ne constituaient que des veillées d’armes intitulées al-silm al-ahli al-bared ? Avouons une bonne fois pour toutes que la procrastination a été le secret de notre pérennité, en d’autres termes, notre voie royale.

On nous parle d’un blocage définitif, d’une paralysie des institutions, mais à la première éclaircie régionale, tout va rentrer dans l’ordre, et la crise actuelle ne sera qu’un mauvais souvenir ! Car les bonnes fées veillent sur nous, l’Iran et l’Arabie saoudite, les USA et l’UE et bien entendu la France qui a porté le Liban sur les fonds baptismaux, sans oublier la Syrie pour faire plus œcuménique, tout le monde étant de la partie.

Cette divine imposture, notre démocratie, ce pays de Cocagne qu’est le nôtre après tout ne peut prétendre remplir les conditions d’al-madina al-fâdila ou d’une quelconque Utopia. Nous vivons dans une principauté d’opérette, et cette forme toujours inachevée de république est probablement la forme la plus accomplie à laquelle les corps constitués peuvent prétendre sans risque de s’essouffler.
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166