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Une discussion entre voisins le jour des élections


Par Samir Frangié
2009 - 06
Dimanche 7 juin.

Youssef K., instituteur, établi dans son village de montagne depuis son départ à la retraite, se prépare à aller voter. Il a en tête les noms de deux candidats, le premier, un parent à lui, le second, un notable connu, venu lui présenter ses condoléances au moment de la mort de son frère, Georges. Reste à trouver quatre autres noms pour compléter la liste.
Il rentre à la cuisine préparer son café, puis s’installe dans son petit salon pour réfléchir au choix des autres candidats. Tous les noms sont là, dans le journal de la veille. 
Pour qui faut-il voter ? Le choix ne devrait pas être difficile. L’une des listes défend un programme qui, à première vue, semble séduisant : réformer l’État, mettre un terme à la corruption, réhabiliter la justice, relancer l’économie, bref instituer une « troisième République ». Reste un petit problème, qui éliminer des six candidats pour pouvoir ajouter les noms des deux déjà choisis ?
Il hésite, car il ne connaît pas les candidats, puis se décide à demander conseil à son voisin, Simon B., qui s’y connaît mieux que lui en politique. La réponse qui lui vient est sans appel. Il faut voter pour toute la liste, car cette bataille est décisive. Il faut une « troisième République ». 
Le ton ne lui plaît pas. C’est un conseil qu’il a demandé, non pas un ordre. 
Piqué au vif, il rétorque : « Mais c’est quoi ta troisième République ? »
- Comment ça ? Tu ne lis donc pas de journaux, tu ne regardes pas la télé ? Serais-tu par hasard contre la réforme de l’État ? 
- Pas du tout. Calme-toi, je cherche à comprendre.
- Pourtant ce que je dis est clair ! Serais-tu par hasard contre le renforcement des prérogatives du président chrétien, oui chrétien, de la République ? 
- Pas du tout. Mais pourquoi tu t’énerves ? N’est-il pas possible de discuter calmement ?
- Discuter de quoi ? Tout est clair. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas se rendre à l’évidence.
- Puisque tu le prends sur ce ton, explique-moi pourquoi faut-il une troisième République ? Si à chaque fois qu’il faut réformer quelque chose, on doit créer une nouvelle République…
- Ah bon ! Je vois que tu prends la défense de ceux qui ont pillé l’État pendant plus de 15 ans et nous font assumer une dette de 50 milliards de dollars.
- C’est à moi que cela s’adresse ?
- Oui, monsieur, à toi et à tous ceux qui, comme toi, ont intérêt à couvrir les corrompus…
- Puisqu’on en est là, explique-moi comment tu veux renforcer les prérogatives du président de la République alors que tu ne rates aucune occasion de me dire qu’il est « fini ».
- Oui, monsieur, il est fini. Il est venu pour une période de transition qui se termine justement aujourd’hui.
- Nous allons donc avoir un nouveau président ?
- Oui, monsieur, une nouvelle République a besoin d’un nouveau président.
- Qui va l’élire ?
- Nous, avec l’aide de nos alliés.
- Mais vos alliés n’ont pas réclamé de nouvelle république ?
- Ils ne peuvent pas le faire, car ils seraient aussitôt accusés de vouloir une république islamique.
- Et qu’est-ce qui vous garantit que, s’il y a changement, ils ne voudront pas d’une république islamique ?
- Nous avons un document d’entente qui nous le garantit.
- Ah bon ! Ce document d’entente avait-il prévu une guerre en 2006, et l’occupation de Beyrouth en 2008 ? 
- Non, mais ils n’ont pas utilisé leurs armes contre les chrétiens, justement à cause de ce document.
- Quelle joie ! Et s’ils décidaient un jour d’abroger ce document historique, que feriez-vous ?
- Dans ce cas, c’est à l’État d’assurer notre sécurité.
- Mais cet État, si j’ai bien compris avec votre troisième République, devrait être géré également par eux. 
Simon marque une hésitation, hoche de la tête et regarde son voisin avec une légère moue de mépris :
- Décidément, tu n’es pas prêt pour le changement.
Youssef se lève et lui sourit :
- C’est peut-être vrai, mais je n’arrive pas à suivre. Vous changez trop vite. Passer de la première à la deuxième République nous a coûté 150 000 morts. Je n’ose pas imaginer le prix à payer pour passer de la deuxième à la troisième.
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166