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Le Rwanda, le Liban et les tantes de Badaro


Par Richard Millet
2008 - 12
L’autre soir, dans une rue mal éclairée de Badaro, deux vieilles dames se promenaient en se parlant en français, avec un fort accent d’Achrafieh. Je n’y aurais pas prêté attention si je n’avais été sous le choc de ce que je venais d’apprendre, quelques jours auparavant : le Rwanda a décidé de passer à l’anglais. On pouvait certes le prévoir : contentieux entre Kigali et Paris à propos des massacres de 1994 ; les dirigeants actuels formés dans l’anglophone Ouganda ; les menées anglo-américaines au Rwanda, comme dans toute l’Afrique dite francophone : comme pour le cinéma, et en un geste profondément xénophobe, l’impérialisme américain n’a plus de temps à perdre avec la traduction : il a lieu en version originale, c’est-à-dire en anglais – ce qui en dit long sur la qualité de la démocratie américaine. Gageons que le règlement de la guerre qui ravage la République démocratique du Congo se fera en anglais, le pays étant, potentiellement, l’un des plus riches sur le plan des ressources naturelles, le plus susceptible, donc, de basculer dans le giron anglophone.

J’ai déjà risqué la théorie selon laquelle la langue anglaise est la grande gagnante de toute guerre civile. On l’a vu au Vietnam, au Cambodge, au Laos, pays prétendument « francophones » mais où les timbres-poste sont désormais imprimés en langue vernaculaire et en anglais, la francophonie n’étant plus, là-bas, qu’une concession mineure donnée à une instance internationale dont on veut tirer encore un peu d’argent. On le verra bientôt à Madagascar, où les dirigeants semblent accorder aux universités américaines des faveurs inquiétantes. On le voit enfin au Liban, où en dix ans, la place visible de l’anglais a quasiment éradiqué le français, que ce soit par ces nombreuses universités « américaines » qui se créent un peu partout, à Achrafieh comme à Beyrouth-Ouest, ou à Louaizé : Notre-Dame University, par exemple, me semble le symbole linguistique du nouveau Liban, lorsque l’anglais y aura définitivement remplacé le français, ce qu’il tend déjà à faire : non seulement les cartes de visite, les panneaux publicitaires, les raisons sociales sont à présent toutes en anglais, mais aussi les panneaux officiels, ceux des travaux publics, et ceux des rues devenant çà et là des streets. Un timbre-poste en dit autant qu’un livre, et j’avais été frappé, il y a quelques années, de voir imprimé sur un timbre portant cependant le nom « Liban » : « lebanese fossils », dont on ne voyait pas trop en quoi il était plus explicite que « fossiles libanais ». Dérapage ou signe avant-coureur de l’anglicisation officielle ?

On me dira que l’état d’une langue ne se juge pas à son affichage commercial, que ce n’est pas là de la culture ; mais si, hélas ! La culture linguistique commence par ce qu’on voit et entend tous les jours dans la rue. La « Republic of Lebanon » n’est plus la République libanaise. Les choses ne sont plus tout à fait les mêmes dans une langue que dans une autre. Je ne parle pas avec amertume, ni dans le deuil d’un rayonnement français en train de se perdre, au Liban comme ailleurs : je suis attentif à ce qui se perd avec la fin de la diversité linguistique. J’interprète des signes. L’anglicisation du Liban, la volonté grandissante d’être non plus trilingue mais bilingue, en arabe et en anglais, comme partout ailleurs, marque la fin de la spécificité libanaise : en renonçant au français, le Liban deviendra bilingue comme la Syrie, la Jordanie et tous les États arabes du Proche-Orient où le bilinguisme anglais-langue vernaculaire suppose la soumission au monolinguisme américain, qui est une simplification totalitaire du monde.

Je ne voudrais pas désespérer les tantes d’Achrafieh et de Badaro ni tous ceux qui, au Liban, ont donné au mot francophone une noblesse qu’elle n’a sans doute dans aucun autre pays. Mais je ne peux me cacher la vérité : le passage du Rwanda à l’anglais sera suivi de bien d’autres, en Afrique, selon la théorie des dominos ; et dans vingt ou trente ans, le français aura quasiment disparu du Liban, comme il l’a fait de Syrie, de Russie, de Roumanie, de l’Extrême-Orient. Le vieillard que je serai alors croisera peut-être, une nuit, rue du Musée, ou, plus sûrement, in the Museum street, ceux qui me lisent aujourd’hui, et les entendra avec étonnement parler la langue de leur enfance lointaine – le français mêlé d’arabe de notre enfance commune, langue d’un vieux rêve évanoui : celui d’un monde qui n’était entièrement voué au veau d’or anglophone.
 
 
D.R.
 
2020-03 / NUMÉRO 165