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Francophonie : particularisme ou universalité ?


Par Antoine Courban
2007 - 10
Le retour du refoulé est une réaction habituelle lorsque le sujet se trouve face à une situation conflictuelle générant une angoisse incontrôlable. Le peuple libanais, saisi par le désarroi de sa tragédie nationale, est en pleine angoisse existentielle qui, chez certains, s’exprime par des propos excessifs où se mélangent les registres du sens. Nombreux sont, parmi nous, ceux qui s’interrogent sur notre imaginaire et les formes de notre patrimoine culturel particulier dont le caractère polyglotte est quasi constant depuis les Achéménides, au moins. Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, la langue française a harmonieusement occupé une place prépondérante dans notre éducation et nos expressions culturelles. Ce faisant, le français n’a fait que prendre la place d’autres lingua franca qui nous étaient familières comme le grec et l’italien. Le plurilinguisme est loin d’être l’exception chez l’Homo sapiens. Cela est particulièrement vrai dans le cas des sociétés du Levant méditerranéen.

Nous demeurons marqués par cette culture française qui nous a été transmise, en grande partie, par les écoles religieuses. Cela nous aliène-t-il par rapport à notre environnement arabe ? Certains n’hésitent pas à dénoncer une sorte de « double religion » qui serait nôtre. La culture française ne serait-elle au Liban qu’un simple vernis dont l’usage opportuniste ferait de nous des aliénés identitaires et des caméléons culturels ? Cette thèse est défendue par certains intellectuels, et non des moindres, chez qui le refoulé remonterait actuellement à la surface et les amène à livrer des combats don-quichottesques, non contre des moulins à vent, mais contre les fantômes de leur enfance et de leur éducation. Sans doute, peut-on excuser de telles attitudes d’autoflagellation chez ceux qui, en permanence, sont tourmentés par la morbidité des fantasmes identitaires.

Si la « francophonie » pose problème à certains, cela serait-il dû à des facteurs internes spécifiques de la culture française ou à des facteurs externes liés à son mode de transmission et à son usage ? Réduire une langue à une simple fonction utilitaire de communication est proprement utopique. Oui, la pénétration culturelle suit les conquêtes militaires ou commerciales, mais ce n’est pas toujours le cas. Faut-il rappeler que la Rome antique, païenne, était hellénistique de culture et s’est laissée conquérir, à la fois par l’esprit grec et la spiritualité sémitique. Prétendre lutter contre le camélénonisme linguistique « au nom d’une conception normativiste de la culture, c’est fatalement condamner à un combat d’arrière-garde la culture qu’on cherche à défendre » (J. Salem). Mais, dans le cas libanais, l’autoflagellation n’a pas pour fonction de défendre la culture arabe. En clair, la francophonie libanaise est loin d’incarner cette « universalité » reconnue à la culture française jusqu’à ces dernières décennies.

La francophonie libanaise est souvent vécue sur le mode identitaire. L’idiome français y est instrumentalisé pour affirmer une conviction d’un particularisme ethnique non arabe. Par ailleurs, la culture française a pénétré au Liban grâce à l’élément missionnaire souvent opposé aux idéaux de la Révolution de 1789. Nous avons certes reçu les outils d’une grande culture de civilisation. Mais, hélas, nous n’avons pas été imprégnés par le « sujet de la modernité », pierre angulaire de cette culture. C’est ce qui confère un parfum d’Ancien Régime aux coteries francophones locales, positionnant ainsi lesdits francophones à l’extrême droite la plus réactionnaire de l’échiquier politique.

C’est probablement en cela que réside la justesse partielle de l’analyse de Youssef Moawad dans ces mêmes pages. Mais le ton ferme et déterminé de sa critique, fût-elle erronée, ainsi que le courage de son propos auraient-ils été possibles s’il n’avait pas été éduqué en français, langue des libertés, de l’esprit critique et des droits de l’homme ?
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166