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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La double religion


Par Youssef Mouawad
2007 - 09
Le français incite à la modération. Le fait d’écrire dans la langue de L’Orient Littéraire nous impose certaines règles de savoir-vivre et nous évite les poussées de fièvre qui souvent nous saisissent quand nous nous exprimons en arabe. Aussi abordons-nous les sujets les plus brûlants dans un style détaché teinté d’une douce ironie. Le français, qui a autrefois marqué pour certains l’accès à la civilité, est gage de tolérance et de mesure.

Est-ce dû au fait que le ghetto francophone est un univers clos où l’on vit entre soi, où l’on écrit pour être lu par de petits groupes de membres cooptés, où certains exercent un magistère intellectuel, le tout régi par le strict code de tacite bienséance ? Le paysage littéraire y est, comme un parc à la française, bien ordonné ; à chacun son pré carré. La consigne est d’éviter les fautes de goût. Ce qui n’exclut nullement les paniers de crabes ou les coteries. Mais de tout cela se dégage une impression d’urbanité où la correction semble avoir maté les pulsions. Après tout, ne sommes-nous pas des gens de bonne compagnie ?

Ainsi donc le français adoucit les mœurs des forts en thème. Il ne viendrait pas à l’idée de ceux-ci de « causer en dessous de la ceinture » comme certains de nos hommes politiques ! Dans l’archipel francophone, on ne manie pas le sabre d’abordage, « langue de prédilection » des auteurs arabophones. Mais ne perdons-nous pas notre sève à nous exprimer dans une autre langue que maternelle ? Chose bien extraordinaire, comment peut-on être francophone, en l’espèce bilingue ? Abdelwahab Meddeb parle de « double généalogie » comme d’autres font l’éloge du métissage ou comme Fifi Abou Dib qui s’accommode de la « schizophrénie du mollusque et du papillon ». Est-ce vraiment le cas au Liban ? Ne serait-ce pas plutôt la religio duplex, cette double religion, notre vérité cachée dotée d’une double potentialité, où un niveau n’est pas réductible à l’autre. Gardons à l’esprit qu’une langue ne peut être neutre ; elle véhicule une culture, une idéologie, des schèmes propres, des structures mentales, une mémoire collective. Une langue plaide pour un espace culturel exclusif ; elle est nécessairement hégémonique. Cela vaut pour l’arabe comme pour le français. Le collège, le lycée ou la thanawiyah ne sont pas neutres quant au choix de la langue d’enseignement, pas plus que ne sont neutres les conséquences de ce choix !

D’où le ton retenu de ce texte. Dans la mélodie francophone, il faut bien sacrifier à l’usage. Tout ce qui est excessif ne porte pas, nous a-t-on répété sur les bancs de l’école. Eh oui, encore l’école ! Car nos écrits, nos essais, nos interventions ne sont autre chose que des remake de ces dissertations de fin d’études où concouraient les meilleurs des élèves sous l’œil sévère des instituteurs ou des bons pères ? Toujours l’ombre du surveillant pour contenir nos débordements en français ; ce qui fait qu’une langue étrangère, même apprivoisée, ne peut prendre le pouls d’une culture indigène, ni la mesure de son agressivité ou de ses verdeurs ou de ses discordes. Décidément, nous francophones sommes trop civils !
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166