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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Quand l’Amérique bascule


Par Karim Émile Bitar
2016 - 12
L’année 2016 est venue encore une fois nous rappeler que la réalité dépasse et dépassera toujours la fiction. Si l’un des grands romanciers américains, Don DeLillo, Tom Wolfe ou Cormac McCarthy avait écrit un roman où l’on verrait, dans cette vieille nation démocratique, un vulgaire ploutocrate rendu célèbre par la téléréalité, bateleur à la chevelure orange improbable, accéder à la magistrature suprême au terme d’une campagne flattant les plus bas instincts de la populace, ses lecteurs lui auraient reproché de manquer de ce minimum de réalisme susceptible de rendre une fiction un tant soit peu plausible. Et pourtant, c’est bel et bien cet obscène scénario qui s’est produit et le 21 janvier 2017, le premier président noir des États-Unis devra céder le pouvoir à un homme ouvertement soutenu par le Ku Klux Klan et entouré d’un aéropage de conseillers au racisme décomplexé et à l’incompétence notoire. Nous voici entrés de plein pied dans l’ère de la « kakistocracie » (le gouvernement des pires), terme forgé par opposition à « aristocratie » (le gouvernement des meilleurs). La très mauvaise candidature d’Hillary Clinton, incarnation caricaturale d’un establishment de plus en plus massivement rejeté, a conduit à la montée en puissance d’un courant qui a toujours existé mais qui était resté marginal dans l’histoire des États-Unis, un courant nationaliste autoritaire, maccarthyste, porteur d’une vision du monde conspirationniste et paranoïaque, constamment à la recherche d’ennemis de l’intérieur dont il faudrait se débarrasser pour purifier le corps social : autant de marques du protofascisme. Tant et si bien que l’on peut parier que l’on en viendra vite, même au Moyen-Orient, à regretter le bon vieil « establishment » dont on connaît pourtant le cynisme, les incohérences et les hypocrisies.

I. The Devil is a Woman : Hillary Clinton face à ses détracteurs
The Devil is a Woman. C’est le titre d’un film de Josef von Sternberg, maître de l’esthétique masochiste, avec Marlene Dietrich, film adapté du roman de Pierre Louys, La femme et le pantin. The Devil is a Woman, c’est aussi, littéralement, la façon dont Hillary Clinton a été dépeinte par ses adversaires depuis une trentaine d’années. Durant les dernières semaines de la campagne, le neurochirurgien noir excentrique, Ben Carson, populaire candidat aux primaires, l’a traitée, sans la moindre ironie, de « disciple de Lucifer » devant les dizaines de milliers de spectateurs de la convention nationale républicaine, alors que Trump la qualifiait ouvertement de « diablesse », aussi bien dans un débat télévisé que devant ses foules de partisans hystérisés qui entonnaient alors en liesse, pour les plus polis, le cri de « Lock her up ! » (Internez-la !), et pour les plus vulgaires, le cri de « Hang the bitch ! » (Pendez la garce !). Hillary Clinton, au-delà de sa compétence indéniable, a certes des défauts à la pelle, mais l’honnêteté oblige à reconnaître qu’elle fut victime d’un antiféminisme virulent, et qu’un homme ayant les mêmes défauts et qualités n’aurait sûrement pas subi un pareil rejet viscéral et de telles haines recuites.

II - The Plot Against America : de Donald Trump et du fascisme en Amérique
Dans son livre The Plot Against America, Philip Roth (qui aurait évidemment mérité le Nobel de littérature), se livrait à l’exercice appelé uchronie et imaginait ce qui serait advenu si Franklin Roosevelt avait été défait aux élections de 1940 par le candidat Charles Lindbergh, sympathisant de l’Allemagne hitlérienne et porteur du slogan « America first », qui resurgit aujourd’hui avec Trump. Ce roman sur le fascisme en Amérique mérite d’être relu à la lumière des dernières élections. L’angoisse qui saisit aujourd’hui les minorités est légitime. Au-delà de leur islamophobie et de leur hantise de l’immigration mexicaine, les partisans de Donald Trump sont aussi bien souvent, comme ceux de Lindbergh naguère, violemment antisémites, ce qui ne les empêche pas, à l’image du premier conseiller de Trump, Steve Bannon, d’être des admirateurs et des partisans inconditionnels de l’État d’Israël.

Contrairement aux premières analyses qui voyaient la victoire de Trump comme la conséquence de la hantise du déclassement économique des laissés pour compte de la mondialisation, les résultats des urnes montrent que les Américains les plus défavorisés et les principales victimes des délocalisations et du libre-échangisme ont au contraire massivement voté pour Clinton. Les électeurs de Trump ont été conquis par ses arguments identitaires et non pas par son programme économique. Naguère, on disait que pour comprendre les résultats d’une élection, il fallait penser à l’économie (« It’s the economy stupid ! », était la phrase inlassablement répétée). Désormais, « It’s identity, stupid » vient s’y substituer. En Amérique, comme en Europe, il y a désormais une prime au candidat altérophobe, à celui qui, à l’ère de la mondialisation débridée, reviendra au slogan du Moyen-âge : « Sus aux sarrasins ! ».

* Professeur associé de relations internationales à l’USJ, directeur de recherche à l’IRIS et directeur de la revue L’ENA hors les murs
 
 
D.R.
En Amérique, comme en Europe, il y a désormais une prime au candidat altérophobe
 
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