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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Quand Nancy Mitford rencontre Riad Salamé


Par Percy Kemp
2017 - 12
Alors que des nuages s’amoncellent dans le ciel du Liban, pris à nouveau, nous dit-on, dans l’œil de la tourmente, et que, malgré les assurances du gouverneur de la Banque centrale et les efforts qu’il déploie en ce sens, une peur panique s’empare de certains, les poussant, murmure-t-on, à retirer leur argent du pays pour le mettre à l’abri à l’étranger, il me vient à l’esprit un passage d’un beau roman de Nancy Mitford, inspiré de la vie de sa famille dans l’Angleterre des années trente, peu avant le déclenchement du deuxième grand conflit mondial.

La narratrice y évoque le mariage de sa cousine Linda, fille de Lord Alconleigh, avec Tony Kroesig, un jeune politicien ambitieux issu d’une famille immensément riche de grands banquiers. Et le passage en question relate une conversation entre le père de Linda, Matthew, Lord Alconleigh, et son gendre Tony Kroesig. 
« L’argent, écrit donc la narratrice, était le roc des Kroesig, leur forteresse, leur espoir dans l’avenir, leur appui dans le présent. Il les transportait au-dessus des autres humains, il les gardait du mal (…) Afin qu’il ne les menace jamais au moyen de cataclysmes incontrôlables tels que la guerre ou la révolution, ils avaient fait des placements énormes dans une douzaine de pays différents. Ils possédaient des ranches et des estancias et des fermes sud-africaines, un hôtel en Suisse, une plantation en Malaisie et aussi beaucoup de beaux diamants qui n’étincelaient pas, certes, autour du cou ravissant de Linda, mais gisaient dans des banques, en pierres détachées, et aisément transportables. 
L’éducation de Linda lui rendait tout cela incompréhensible, car on ne parlait jamais argent à Alconleigh. Certes Oncle Matthew avait de gros revenus, mais ils provenaient de la terre, y étaient investis et y retournaient pour une bonne part. Sa terre était pour lui quelque chose de sacré, et plus sacrée encore était l’Angleterre. Si jamais le malheur accablait sa patrie, il y resterait pour le supporter avec elle ou mourir. Jamais l’idée ne lui serait venue de se sauver en laissant sa vieille Angleterre dans le pétrin. Lui, sa famille et ses biens faisaient partie d’elle, comme elle faisait partie d’eux, pour les siècles des siècles (…) Quand la guerre sembla peser sur l’horizon, Tony essaya de le persuader d’envoyer de l’argent en Amérique.
- Pour quoi faire ? s’étonna Oncle Matthew.
- Vous serez peut-être content un jour de pouvoir y aller vous-même ou d’y envoyer vos enfants. C’est toujours une bonne chose d’avoir…
- Je suis peut-être vieux, mais je sais encore me servir d’un fusil, fit Oncle Matthew, très en colère. Et je n’ai plus d’enfants en bas âge. S’il s’agit de se battre, ils sont tous assez grands. »

À croire, n’est-ce pas, que si pour certains la patrie (terre des aïeux, comme son étymologie le veut) demeure un pays, avec ses montagnes, même si elles sont amochées, ses plaines, même si elles sont ravagées, ses rivières, même si elles sont souvent asséchées, la mer qui le baigne, même si elle est polluée, l’air qu’on y respire, même s’il est vicié, et ses hommes politiques, même s’ils sont véreux et vérolés, pour d’autres elle se confond avec la salle des coffres aseptisée et hyper-protégée de quelque grande banque luxembourgoise ou américaine.

Ceux-là passent les frontières sans encombre munis de passeports nombreux et variés achetés avec leur chéquier et attachent plus d’importance à leur carte de crédit qu’à leur carte d’identité. Et ils s’étonnent, après cela, et s’offusquent aussi, qu’une faction politique, une seule, dicte sa loi dans le pays et y tienne le haut du pavé en arguant de ses succès militaires contre l’envahisseur et de son rôle de résistance armée. À aucun moment l’idée ne leur traverserait l’esprit qu’on peut résister sans pour autant prendre les armes, et qu’aujourd’hui, ne pas spéculer contre la monnaie nationale, investir dans le pays et donner du travail aux gens, y acheter de la terre et la chérir, sont autant d’actes de résistance qui, à terme, donneront aux tenants du patriotisme économique autant de poids et de droits que n’en ont aujourd’hui les partisans inconditionnels de la résistance armée.

BIBLIOGRAPHIE
La Poursuite de l’amour de Nancy Mitford, traduit de l’anglais par Daria Olivier, La Découverte, 2003.
 
 
D.R.
« À aucun moment l’idée ne leur traverserait l’esprit qu’on peut résister sans pour autant prendre les armes. »
 
2018-09 / NUMÉRO 147