FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Le point de vue de...
Ailleurs et autres lieux : digressions autour d’une autobiographie


Par Hana Jaber
2018 - 02
Ces lignes sont autobiographiques et déstructurées, comme toutes les autobiographies restituées dans la spontanéité du moment qui les impulse. Dans le cadre d’un projet de création suédois, « Navigating », j’ai accepté de réfléchir, à travers des objets investis d’une fonction narrative, sur la notion de lieu soustrait à la centralité qui lui est a priori attribuée. Spontanément, je me suis sentie cet objet par excellence. So what ?

Deux scènes. La première est fixe : le petit Eylan rendu par la mer après un naufrage, victime que l’Europe n’a pas su sauver de la barbarie, mauvaise conscience de l’humanité et sa chance manquée de rédemption. La deuxième est mouvante, qui réactive une hantise longtemps évacuée par la mémoire collective européenne : une marée humaine s’enfonçant en terre européenne, gommant les frontières et forçant l’enceinte d’une civilisation dominante : c’est l’invasion des barbares. Dans les deux cas, ce sont pourtant les mêmes migrants.

Printemps (in)attendus. L’hiver 2011 annonce les printemps arabes. Le cauchemar syrien et les débats qui s’embrasent. Ce qui se vit comme une discussion intelligente, je l’appréhende comme un moment existentiel fondateur, mais de quoi. Prendre acte, accepter et me retirer, mais comment. Télévision, internet, journaux, télévision, internet, journaux, et ainsi de suite. Un monde virtuel fait office de réalité, et ravive en moi un magma abyssal de temps et de lieux. Le moment fondateur accouche de monstruosités. Un frisson me parcourt et reporte mon regard vers la fenêtre : le jardin est à l’abandon depuis plusieurs printemps maintenant.

Transit, mais vers où. Février 2015. Une femme venue de Syrie, accompagnée de ses trois grands garçons : Paris est une étape dans un parcours brumeux. Elle hésite entre plusieurs destinations, toutes inconnues. Dans la maison, les bavardages et rires des adolescents disputent l’espace sonore à la télévision qui polémique en boucle autour de la tuerie de Charlie Hebdo. Finalement, ce sera la Suède. Pile ou face.

Mémoire aux alouettes. 1996, camp de réfugiés palestiniens, Jordanie. L’histoire imbibée de l’attente d’un retour devenu un miroir aux alouettes. Mémoire de la perte et humiliation de la tromperie. Souvenir d’une vieille dame triste, aux joues creuses et striées de rides finement tressées : s’ils n’étaient pas « partis », son mari n’aurait pas pris de seconde épouse. Amours brisées, mais par qui. 

Pulsion du partir. Le vol Beyrouth-Nice sur la Middle East Airlines, 10 octobre 1981. Premier voyage en avion. Difficulté à comprendre à quoi servaient la ceinture, la tablette au dos du siège devant moi, les boutons sur l’accoudoir. Sentiment désagréable de mise à l’épreuve. L’esprit comme posé sur de la ouate, flottant dans un étrange équilibre avec la réalité, à l’image de l’avion qui traçait son chemin, immobile au-dessus d’un tapis de nuages. La lycéenne que j’étais se fendait dans le ciel une altérité radicale.

Le migrant, un nomade altéré ? D’un côté, des populations nomades dont la migration structurait jusqu’à une période récente la géographie, l’histoire et l’identité. De l’autre, des travailleurs étrangers temporaires dont la mobilité répond aux contraintes d’un capitalisme qui va en s’accélérant. Le premier monde quasiment disparu au profit du second. Le migrant, ce nomade du XXIe siècle ? Il serait un alors nomade bien altéré. Altérer : changer de composants. 

Déficit de citoyenneté. Panoplie de réalités migratoires, autant de mots pour désigner des identités en redéfinition. À la clé, des catégories administratives dérivées de frontières nationales. Une sémantique de la mobilité participe de la définition de l’homme contemporain, circonscrit dès lors dans la territorialité durable et consacre l’habitus sédentaire et le référent politique corollaire, le citoyen, couronné comme aboutissement de l’individu moderne. Ce dernier induit de facto un substrat de subalternité chez le migrant. Celui-ci manquerait alors de citoyenneté comme on manquerait de vitamines. 

Ailleurs et autres lieux. Le migrant renvoie à l’altération de la relation au lieu et au lien. Il est comptable d’un récit normé selon des catégories puisées dans le répertoire institutionnel. Le voyageur en transit n’est pas le touriste qui n’est pas l’étudiant qui diffère de l’expatrié qui ne se confond pas avec l’immigré qui se distingue du réfugié, lequel se décline en réfugié politique, climatique ou humanitaire, régulier ou clandestin, etc. Le migrant est l’étranger dont la mue est d’autant plus réussie qu’il devient invisible. Mais les flux s’intensifient et se diversifient. Les dissemblances surgies de partout aspirent à la légitimité et proposent l’anonymat par la diversité. Les paysages nationaux tendent vers une hétérogénéité devenue paradigmatique.

Atavismes. Quel lien entre ces fragments ? La densité des instants ponctionnés : arrachés à l’oubli, ils sont investis d’une mission cathartique et renvoient à des phénomènes massifs. Comment isoler la part subjective du fait migratoire de sa composante mimétique et collective, ou encore de phénomènes globaux ? Force est de constater que la mondialisation transforme la notion de civilisation et de culture. Elle nous transporte ailleurs et dépose sur nos seuils des ailleurs multiples qui font histoire. Les entrailles de celle-ci grouillent de haines survivant à leurs causes, de retours houleux de passés ataviques saisissant le présent comme par bouffées délirantes.

*Directrice de recherche à l'Arab Reform Initiative, spécialiste des migrations.
 
 
D.R.
« La mondialisation transforme la notion de civilisation et de culture. Elle nous transporte ailleurs et dépose sur nos seuils des ailleurs multiples. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148