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Colloque
Les littératures du Moyen-Orient face au multilinguisme


Par Katia Ghosn
2013 - 08
«Un écrivain arabe, turc, kurde ou autre peut-il exprimer le collectif dans une langue autre que celle dans laquelle il a été élevé ou autre que celle que parlent ses concitoyens ? » est la question posée par les organisateurs du colloque « Choisir sa langue : les littératures du Moyen-Orient face au multilinguisme », qui s’est tenu les 17 et 18 juin à Paris, à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Qu’il s’agisse de la problématique de l’identité kurde à travers la langue arabe de Salim Barakat, de celle de l’identité française de Naïm Kattan, un juif d’Irak, ou encore de la question du statut de la littérature libanaise francophone, l’angle adopté est incontestablement celui de l’ouverture et de la liberté. Cet angle remet en cause la tendance dominante de la critique littéraire qui exclut d’emblée toute œuvre dont le choix linguistique n’est pas celui de la langue maternelle et brise l’idée selon laquelle choisir une autre langue d’écriture serait une forme de schizophrénie identitaire. Le bilinguisme n’est pas négation de soi ; il est, au contraire, la recherche de nouvelles affinités électives.

Dans quelle mesure Albert Cossery, le plus célèbre des auteurs francophones en Égypte, écrit-il l’arabe, se demande Frédéric Lagrange, professeur de littérature arabe moderne à l’université Paris-Sorbonne (Paris IV) : « La langue française inscrit-elle Le Caire d’Albert Cossery dans une cosmogonie différente de celle de Nagib Mahfuz ? » Le père et la mère de Cossery étaient arabophones. Il a pourtant été élevé dans la langue française. Lagrange interroge les marqueurs d’arabité dans la langue française de Cossery comme l’abondance en adjectifs, l’emphase ironique et l’esthétique du calque, manifestées dans l’oralité des dialogues. Il souligne toutefois la résistance de la construction de sa phrase au passage vers l’arabe. « Son écriture, dit-il, est une recréation qui relève des deux langues. »

Richard Jacquemond, professeur de littérature arabe moderne à l’Université d’Aix-Marseille et traducteur depuis longtemps de cette littérature, manifeste son insatisfaction face à la séparation des littératures dans les pays arabes en fonction de leur langue d’expression, manière qu’il juge segmentaire, ne tenant pas compte des rapports qui existent entre elles : « Pour la critique arabe et orientaliste, la littérature arabe est celle qui s’écrit en arabe. Par conséquent, la littérature écrite dans d’autres langues par des auteurs issus des pays arabes ou y appartenant d’une manière ou d’une autre ne fait pas partie de son champ d’étude. » Dans son travail à l’élaboration d’un « atlas du roman libanais », il affirme que le roman libanais n’est pas réductible ni à la langue ni à la géographie, mais il est défini par « le rapport dialectique qui s’établit dans le récit entre un espace-temps et le personnage ».

Interrogeant le roman libanais francophone, Stefane Baquey, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, pose la question suivante : « Existe-t-il à côté du roman arabophone de la guerre civile libanaise un roman qui appartiendrait à une même séquence de la littérature arabe moderne, mais qui serait écrit en langue française ? » À partir de l’étude d’un corpus de romans qui inclut, entre autres, Sitt Marie Rose d’Etel Adnan, Lettre posthume de Dominique Eddé, Fou de Beyrouth de Sélim Nassib, Les Moi volatiles des guerres perdues de Ghassan Fawaz ainsi que le roman de Charif Majdalani, à paraître lors de la rentrée littéraire prochaine, Le dernier Seigneur de Marsad, il relève les rapports que ces romans entretiennent avec la production romanesque arabe et retrace les références et les représentations multiples véhiculées par le choix du français. Les romans francophones, conclut-il, s’arrachent aux usages idéologiques de la langue française et s’inscrivent dans un espace sociopolitique et culturel qui leur est propre. Baquey invite « à envisager les écrivains libanais francophones dans une perspective transnationale, au-delà de la congruence entre littérature, langue, nation et territoire, en tout cas au-delà du parallèle entre littérature arabophone et littérature libanaise francophone ».
« L’écriture dans une autre langue est une issue à l’amour », selon Anton Shammas, chrétien palestinien de nationalité israélienne. Son célèbre roman Arabesques est écrit en hébreu. Comme l’explique Sadia Agsous, son choix linguistique n’est pas seulement défini par la question de l’interdit ; il implique surtout un désir de partage : « Oui, il est difficile de composer dans une langue dans laquelle des ordres ont été donnés afin d’expulser les Palestiniens, mais Shammas insiste que la langue est vidée des intentions du mal ou du bien. »

L’expérience de Elif Shafak, auteure de The Bastard of Istanbul qui écrit aussi bien en anglais qu’en turc, résume bien l’extraordinaire aventure du bilinguisme : « A feeling of being a stranger in a strange land. »




Colloque organisé par le Centre de recherches Moyen-Orient Méditerranée (Cermom/Inalco) et par l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV).
 
 
 
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