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L’Émigré de Brisbane de Georges Schéhadé


Par Jabbour DOUAIHY
2008 - 07
La dernière œuvre théâtrale de Georges Schéhadé (représentée pour la première fois à Munich en 1965) aura-t-elle été la plus accomplie ? Il ne fait pas de doute qu’après Monsieur Bo’ble (donnée en 1951 au théâtre de La Huchette) saluée par Breton, Char ou Supervielle, et La Soirée des proverbes (créée en 1954 au Petit Théâtre Marigny), le grand poète libanais a affiné ses ressources dramaturgiques en donnant, avec L’Émigré de Brisbane, une trame lisible qui s’éloigne quelque peu des destins nébuleux, tragiques et combien délicieux d’un Argengeorges avec son « Jet d’eau grammatical » sous le bras ou d’un Bo’ble débitant les aphorismes ravis de son « Tremandour ». Cette pièce au cadre sicilien, probablement la plus représentée dans les capitales européennes avec Histoire de Vasco (1956 au théâtre Sarah Bernhardt), n’en reprend pas moins le jeu attendri avec la mort et le hasard.

Ainsi, le bras du destin dans L’Émigré de Brisbane est un vieux cocher qui parle un peu trop avec son vieux cheval. Le premier tableau nous le montre conduisant un émigré de la gare de Palerme à son village natal où il le laisse étendu sur la place, dans « le bleu de la nuit ». Le drame est déclenché et le spectateur ne pourra faire une lecture rétrospective du malentendu qu’en suivant le dernier tableau qui nous montre le même cocher conduisant un nouvel émigré vers un village qui n’est pas le sien. Tous les villages se ressemblent, lui dit-il, et puis il choisit les plus beaux, « per l’amore dell’estetica ».

À l’intérieur de cette construction poétique, gratuite et circulaire (déjà pratiquée dans Le Voyage et Histoire de Vasco), les événements évoluent à un rythme plus classique et surtout plus rationnel. La facture des personnages de Schéhadé, en devenant plus « théâtrale », perd la dimension onirique et mystérieuse. Les paysans qui se débattent férocement dans la chaleur de la nuit sicilienne avec leurs femmes autour de la fortune de l’émigré – retrouvé à l’aube mort sur la place du village avec une valise bourrée de billets de banque et destinée selon son testament au fils qu’il a eu autrefois d’une belle du coin ! – ressemblent plus à des personnages conventionnels mais à la langue d’or. Comme il faut s’y attendre dans ces contrées méditerranéennes où la pauvreté cohabite avec un sens ombrageux de l’honneur, et où les pouvoirs publics et l’Église passent entre eux une alliance d’intérêt, cette histoire un brin ludique tourne au drame. Et comme dans toutes les pièces de Schéhadé, et malgré l’atmosphère d’innocence qui les baigne, la mort guette toujours. Trois morts plutôt : une étranger dont le cœur s’arrête et qui inaugure les péripéties, une femme de paysan très attachée à sa vertu et dont la mort par les mains de son mari marque le point culminant du drame, et le châtiment mérité de ce dernier qui réconciliera quand même le village avec les véritables valeurs de l’honneur. Même si Georges Schéhadé s’interdit presque toute référence au Liban dans ses œuvres, il n’en reste pas moins que cette intrigue d’argent et d’honneur à laquelle se mêlent volontiers le curé et le maire ressemble à s’y méprendre à une opérette (tragique) dans le cadre familier d’un village du Mont-Liban. On a souvent dit que Schéhadé inspirait et même prenait la plume avec les frères Rahbani...

Tout se passe sur la place du village avec sa fontaine bavarde, endroit de grande circulation que Schéhadé préfère toujours pour ses pièces (L’auberge du Cygne Blanc, une clairière, un café ou un magasin de commerce de boutons…) : ce lieu de rassemblement pour les annonces publiques devient, la nuit venue, un théâtre de conspiration quand de drôles d’insomniaques rôdent autour de la mairie où est conservée la valise prometteuse de richesse contre un simple aveu d’adultère, pour se transformer en un espace onirique hanté par Anna, « l’ange de l’histoire », au moment où le cimetière apparaît dans le prolongement de la place de Belvento.

Quant au temps, l’auteur du Nageur d’un seul amour semble privilégier pour les instants dramatiques, un moment bien précis, « avant que le coq ne chante, alors qu’il ne faisait ni jour ni nuit, mais jour et nuit ensemble ». Mais si le jour est le temps officiel des proclamations et des convocations, la nuit est le temps du mystère et du crime, l’heure de la tentation, la gardienne des songes. Merveilleuse et parfumée, la nuit mènera la victime du drame, Maria, « à Dieu par un très vieil escalier ».

Anthologie des thèmes chers à Schéhadé et de ses constantes dramaturgiques, L’Émigré de Brisbane est un petit chef-d’œuvre dans l’art délicat et contrarié du théâtre poétique..

 
 
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