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Hommage
Alain Robbe-Grillet : mort d’un anticonformiste


Par Georges DORLIAN
2008 - 03
Alain Robbe-Grillet est mort, à « un âge ordinaire », comme aurait dit Rimbaud, des suites d’une crise cardiaque des plus banales et dans un centre hospitalier, universitaire de surcroît. Comme le commun des mortels, cette personnalité légendaire et insolite du monde littéraire s’est effacée simplement, « gommée » comme l’a, à juste titre, souligné Libération. Sa mort n’a rien de romanesque et ne ressemble en aucune façon aux fictions dont il s’était entouré de son vivant, elle a certainement échappé aux modifications qu’il aurait bien voulu lui apporter. La révolution qu’il a introduite dans l’écriture romanesque du XXe siècle n’a pas atteint ce point de chute qu’est le moment de dénouement d’une vie dont il commençait, depuis Angélique, à dévoiler les bas-fonds scandaleux. Bref, ce « jeune homme de 85 ans » a disparu modestement dans l’espace d’entre-deux-scènes d’une pièce foncièrement classique. Il ne réapparaîtra plus !

Depuis Les Gommes jusqu’à Un roman sentimental, la veine de Robbe-Grillet a toujours été la même tant dans ses romans que dans ses films (Trans Europe Express, Glissement progressif du désir) ou ses scénarios (L’année dernière à Marienbad) : faire du tissu narratif et de son langage (romanesque ou cinématographique) un lieu où serait reflétée, par le biais d’une expression langagière objective, la troublante réalité inconsciente de l’homme. Et si le crime y occupe une place centrale (Le voyeur, Les gommes, etc.), les obsessions sexuelles les plus illicites et les plus insolites traversent et bousculent les valeurs morales les plus fondées et les plus sûres. Pour ce, il lui a fallu détruire – déconstruire – les règles, les normes et les valeurs du roman traditionnel : plus de personnages, plus de temps, plus de lieu, plus d’intrigue, plus d’histoire… mais une écriture qui étale sa masse scandaleuse et violente sur une page blanche dont il macule la virginité avec un plaisir, voire une perversité qui atteindra dans Un roman sentimental des degrés jamais atteints.

Étrange destinée d’une carrière « excentrique », soigneusement édifiée en infraction aux lois, qui se clôt dans les normes d’une mort « ordinaire ». Cependant, Alain Robbe-Grillet avait senti, depuis le début des années 80, que quelque chose avait changé dans la mentalité universelle : retour du sujet, émergence d’une certaine spiritualité, regain d’intérêt aux intrigues et aux histoires, fin du structuralisme et remontée du cognitivisme et du mentalisme, importance accordée à l’énonciation au détriment de l’énoncé… bref la subjectivité généralisée refait surface et remplace un objectivisme longtemps maître de la scène intellectuelle. Aussi s’est-il reconverti à une écriture romanesque lisible et franchement autobiographique : le Je réapparaît et impose ses règles au jeu narratif. Toutefois, le caractère scandaleux et irrespectueux des valeurs morales bourgeoises qui avait marqué ses œuvres de la période Nouveau roman a continué mais libéré, affranchi et allégé des soucis formels d’une architecture qui nous paraît aujourd’hui, et avec le recul des années, par trop factice et carrément artificielle. D’autres comme Sarraute, Butor, Duras et même Simon, ayant pressenti cet artefact quelque peu laborieux, avaient préféré conserver dans leurs œuvres cette teneur humaniste que Robbe-Grillet ne cessait de pulvériser d’une œuvre à l’autre.

S’il a cédé, dans Angélique, Le miroir qui revient, La reprise et enfin Un roman sentimental, à une écriture réintégrant l’ordre chronologique et logique, respectueuse des rapports de consécution et de conséquence (Roland Barthes), c’est qu’il a senti que les normes conventionnelles d’un roman qui raconte (et non seulement qui écrit) peuvent elles aussi porter et transmettre le message « provocateur » d’une écriture non conformiste.

Mais avant même qu’Alain Robbe-Grillet n’ait rejoint le monde de l’Inexistence, le Nouveau roman, dont il avait été le porte-parole, était mort. Et le fait que la plupart de ses pionniers aient choisi de rédiger leurs mémoires en empruntant au genre autobiographique son mode d’écriture était un signe de son extinction prochaine. Le Nouveau roman a cependant laissé des empreintes difficiles à effacer. Le roman de la post modernité, bien que refusant l’excessif jeu artificiel imposé à l’écriture romanesque, en a bien assimilé les leçons.

Quoiqu’en disent ses détracteurs, Alain Robbe-Grillet a occupé, tout comme André Breton avant lui, l’avant-scène de la littérature au XXe siècle. Même si certains trouvent qu’il manquait à l’un la sensibilité cosmique d’un Aragon ou d’un Éluard, et à l’autre la finesse et la profondeur de vision d’un Proust ou même d’un Claude Simon, ils demeurent, l’un et l’autre, représentatifs de deux époques de rationalité, surréelle et objectale, qui ont voulu changer le monde par la littérature et qui se sont alternées en plein XXe siècle, précédées et suivies d’un néoromantisme latent et renaissant.

Alain Robbe-Grillet est mort, mais ce qui demeure, c’est la forte conviction que la Littérature peut encore transformer le monde.

 
 
D.R.
 
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