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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage
Pour saluer Chraïbi


Par Pierre Assouline
2007 - 05
Voilà une disparition qui n’encombre pas micros et nécros. Autant dire qu’elle passe inaperçue. C’est à se demander si on se souvient encore dans ce pays de Driss Chraïbi, écrivain de langue française vivant en France depuis 1971, qui s’est éteint dimanche à 81 ans dans un village de la Drôme. Enfant terrible, iconoclaste et heureusement provocateur des Lettres marocaines, il était natif de El Jadida en un temps où elle s’appelait encore Mazagan. Mais dès l’âge de 20 ans, après des études au lycée Lyautey de Casablanca, ce fut Paris, des études d’ingénieur-chimiste et de neuro-psychiatrie, la production d’émissions à France-Culture, la fréquentation des poètes puis l’enseignement de la littérature maghrébine à l’université Laval-Québec et surtout l’écriture. Ses derniers livres, ceux des années 80, reflètent l’image d’un rêveur fou mais apaisé par sa nostalgie d’un âge d’or, d’un Marocain en exil qui s’interroge sur la mémoire qu’il conserve de son pays, surtout son passé berbère et andalous. Mais c’est un autre Chraïbi, se revendiquant comme “un écrivain nerveux”, non pas le vrai Chraïbi mais le premier, que ses lecteurs conserveront à l’esprit car c’est celui des premiers temps. Il s’était fait connaître par ses deux premiers romans, il est vrai, exceptionnels : Le Passé simple (1954) et surtout Les Boucs (1955). Deux textes inoubliables d’une intensité, d’une acuité et d’une violence critique plutôt rares, tous deux dégageant une atmosphère étouffante, ce qui n’atténua pas le scandale de leur publication. Le premier s’en prenait aux pesanteurs et à la rigidité de la société marocaine dans ce qu’elle a de plus traditionnelle, à travers la révolte d’un jeune homme de la grande bourgeoisie contre toutes les formes de pouvoir (financier, religieux, féodal) qu’incarne son père ; tandis que le second dénonçait le rapport de la France à ses étrangers à travers l’exploitation des immigrés et d’une manière générale celle, partout dans le monde, des “promus au sacrifice”. Le critique A.Bounfour fait justement remarquer dans le Dictionnaire de littératures de langue arabe et maghrébine francophone (édité par Jamel Eddine Bencheikh, PUF) que la voix singulière de cet écrivain était faite des nuances de l’interlangue franco-arabe, d’une dimension poétique sous forme d’incantation lyrique, d’un chant au rythme bien particulier, de ce que la musique du conte peut avoir de charnel et d’une nervosité de la langue pleine, aussi, de cris et de rires. Et au bout, juste la quête de la vérité.
 
 
 
 
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