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Hommage
Mounir Abou Debs


Par Rita Bassil
2016 - 08
«Deux larmes sont suspendues à mes yeux »… J’emprunte ce vers au poète Wang Wei, pour entrer dans l’univers de Mounir, à la recherche de l’émotion première, aux larmes qui coulent du corps pour exprimer, non pas la tristesse, mais la jouissance ressentie face à l’art. À Freiké, Mounir, âgé de cinq ans, s’éveille au théâtre par le biais des rituels religieux. Il entend un soir à la messe des chants en syriaque et pleure parce qu’il les trouve beaux, et trouve tellement beau de verser des larmes qu’il « désire alors pleurer souvent ». Plus tard, son ami Jacques Lacarrière lui apprendra l’existence des moines pleurants médiévaux.

Cette prise de conscience première du corps comme devenant à la fois autre (soi-même comme un autre, le personnage) et l’Autre (le spectateur qui va vivre la catharsis), ne le quittera plus jamais. Ainsi, le rapport de Mounir à la scène gardera-t-il la sacralité du lieu premier de la découverte. Le sacré et le profane s’imbriquent dans une quête de « l’état d’absence », dont le masque n’est que la métaphore. Séduit par le théâtre antique qu’il découvre à la Sorbonne, il approfondit Sophocle. Comme chez Sophocle, ses acteurs portent des masques sur scène fabriqués par son ami Alfonse Philips. Mounir, comme aux premiers temps du théâtre, refuse que la violence ne devienne un objet de consommation. 

Aussi Mounir restera-t-il jusqu’au bout un artiste profondément en marge de la consommation en assumant une brutale rupture avec le public. Il est à Paris quand René Hury vient le voir à l’ORTF où il travaillait pour le convaincre de rentrer au Liban et participer à la création de télé Liban. À côté de son travail technique, le dramaturge monte alors un groupe avec Latifé et Antoine Moultaka, Madona et Christian Ghazi, et met en scène des pièces qui se jouent en direct à la télévision et qui connaissent immédiatement un succès qui lui vaudra le soutien de Salwa Saïd du Festival de Baalbek. Celle-ci lui offre l’opportunité de créer au Festival la première école de théâtre contemporain au Liban. Mounir offre à un public passionné des pièces classiques et modernes, traduites par Adonis et Ounsi el-Hajj (Le Roi se meurt connaît un vif succès). Directeur artistique au Festival, il travaille étroitement avec les Rahbani ; son élève Antoine Kerbaj, deviendra leur principal acteur (et le seul à ne pas chanter !). À Baalbek passent également Oum Koulsoum, Béjart, Noureev, Nicholaïs... À travers Nicholaïs, il comprendra que l’immobilité est mouvement et qu’un geste est un acte théâtral.

Il quitte le Liban à l’aube de la guerre, met en scène à l’Odéon Le Visage d’Ashtar en 1977 pour « chercher à échapper à l’état de violence et de bêtise ». À son retour au Liban, après la guerre, le public ne suit pas la métamorphose de son théâtre. Celui-ci est insaisissable, inaudible, « mystique ». Mais Mounir est ontologiquement poète, l’acte de théâtre, selon lui, ne se soumet pas au regard d’un tiers pour exister. Il ne fera aucune concession pour ce public auquel il ne chercha jamais à plaire. Seuls les poètes entendront son langage.

La seule part sociale qui intéressa vraiment Mounir Abou Debs fut son travail de formateur d’acteur. L’interpellation incessante du masque : comment quitter « les significations personnelles », la « présence repérable » pour devenir la persona qui s’enracine dans ce corps qui, comme lui, sans cesse, se déplace ? Pour cela, des centaines d’acteurs lui seront éternellement redevables.


 
 
D.R.
 
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