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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage
Michel Butor : la modification permanente
Le 24 août dernier s'éteignait dans sa demeure savoyarde Michel Butor. Son nom reste attaché au Nouveau Roman avec lequel il a pourtant, très tôt, pris ses distances. Toute sa vie il aura cherché à créer de nouvelles formes littéraires. Poète, essayiste, critique d'art et même traducteur, l'écrivain français a ouvert un « atelier » littéraire foisonnant que son amie, l'universitaire Mireille Calle-Gruber – elle a dirigé de 2006 à 2010 la parution de ses œuvres supposées complètes (éditions de La Différence) – aura à cœur de parachever dans les mois qui viennent.

Par William Irigoyen
2016 - 10
Quels sont les contours du vide littéraire laissé par Michel Butor ?

L'ami est irremplaçable, mais pour la littérature, peut-être faudrait-il plutôt parler de plein que de vide ? Il laisse une œuvre immense dont il est difficile de faire le tour. Plus il écrivait, moins il avait d'échos dans la presse et même dans la critique. Sa mort ne me donne pas l'impression d'un vide, mais plutôt de quelque chose qui se clôt. Fin juillet, le théoricien Jean Ricardou est décédé. Ils étaient les deux derniers représentants dudit Nouveau Roman et son « après ». Quelque chose est en train de basculer du côté de l'histoire littéraire. Quand Michel était vivant, il inventait tout le temps. Les formes devenaient de plus en plus folles et fécondes. Tout à coup, quelque chose s'arrête. Je pense que plus personne ne sera capable d'écrire ainsi. Ce sera autrement, ce qui est normal, la littérature va ailleurs maintenant. Mais moi, j'ai grandi avec ces géants. Claude Simon, Michel Butor, Claude Ollier étaient trois grands repères. Pour moi c'est un vide, mais c'est aussi beaucoup de travail. Je lui avais promis de faire les Œuvres complètes, c'est fait ! Je dois maintenant m'attaquer aux « œuvres complémentaires », comme il disait. Je travaille toujours aussi beaucoup sur Claude Simon. Je leur dois ce travail de relecture, de diffusion, de passage.

Michel Butor était-il un personnage intimidant ?

Oui, mais moins par son érudition et son incroyable mémoire que par sa propre timidité. Lui-même était un grand timide, même dans la familiarité et le rire.

Parleriez-vous de « charisme du timide » ?

C'est une belle expression. D'une manière générale je dirais que Michel était le contraire de ce qu'il avait l'air d'être. Il disait : « Je suis un maigre de l'intérieur », alors qu'il avait un certain embonpoint, sa stature en imposait alors qu'il était bienveillant. Cela faisait son charme. 

Une grande érudition transmise avec des mots simples…

C'est pourquoi les étudiants, qui se sentaient de plain-pied avec lui, l'adoraient, malgré une grande différence d'âge. Et lui adorait les étudiants. Il avait le désir de transmettre.

N'est-ce pas faire fausse route que de réduire Michel Butor au Nouveau Roman ?

Bien sûr. Degrés, son dernier roman, date de 1959 ! Pour lui, l'écriture c'était une recherche des formes. Pendant cinquante ans, il fait des choses très différentes. Quand on a commencé à le ranger dans le Nouveau Roman, il était déjà ailleurs : dans la poésie, les essais. Il a inventé des genres littéraires : citons Le Génie du lieu, Matière de rêves, Boomerang, Mobile. Dès les années cinquante, il est scandaleux parce qu'il fait éclater la structure narrative, la syntaxe. On ne sait déjà plus où le placer.

Pourquoi se détache-t-il du roman ?

Très vite, il se rend compte des possibilités infinies qu'offre l'écriture. D'où cette envie de ne pas rester cantonné à un genre. N'oublions pas qu'avant le Nouveau Roman, il écrit déjà de la poésie. 

Il la « délaisse » et y revient plus tard…

Longtemps, il n'ose pas se déclarer « poète »... et voyez aujourd'hui son anthologie Par le temps qui court aux éditions de La Différence.

Est-il resté surréaliste ?

Je pense qu'il y a toujours eu chez lui une influence surréaliste. Pas uniquement par le biais de la poésie. Les peintres l'ont beaucoup influencé. Je pense en particulier à quelqu'un comme Roberto Matta ou Enrique Zañartu.

Dans une interview, il remercie les peintres de « pouvoir lire avec eux ». Cette phrase centrale me semble inscrire l'importance du collectif sur l’individuel.

C'est très juste. La littérature est un acte solitaire. Mais il importe aussi à Michel Butor d'être dans la solidarité avec les amis. Il y a tout un réseau d'artistes autour de lui. On peut parler d'« atelier collectif » où chacun lance un défi aux autres. Michel aimait être surpris, et je me suis surprise à vouloir à mon tour l'étonner quand j'ai préparé des préfaces à chacun des énormes volumes constituant ses Œuvres complètes. Et il aimait ça. C'est ainsi qu'on travaillait avec lui.

Ses romans n'étaient-ils pas en fait de la pure poésie ?

Il y a quand même beaucoup de narration ! Mais la phrase déborde. Il y a aussi, c'est vrai, de longs passages poétiques. Les écrivains du Nouveau Roman se caractérisent par un mélange de poésie et de prose. Leurs références c'était Mallarmé et Rimbaud. Leur priorité n'était pas de raconter une histoire. 

Quelle est la singularité de son écriture ?

Je dirais le phrasé plutôt que la phrase, des « périodes », la notion du « mobile littéraire », de l'équilibre en mouvement. Et puis, il y a quelque chose de mathématique chez lui. 

Le qualifieriez-vous de scientifique de la littérature ?

Il était fasciné par la science. Il faut écouter ses conférences sur Jules Verne, Balzac, ou lire ce qu'il a écrit sur Horace-Bénédict de Saussure. Il était scientifique et poète en même temps. 

Une autre phrase semble importante : « Je suis un point d'interrogation constant, le lecteur est un oracle. » Visait-il par ces mots la verticalité de l'enseignement ?

Tout à fait. Et ce n'était pas que des mots. Il voulait lire en compagnie des autres. Il aimait découvrir son œuvre par le regard des lecteurs, des peintres et de tous ceux qui pouvaient lui donner des éclairages différents. 

N'était-il pas en fait un éternel étudiant ?

Nous le sommes tous, même si nous l'oublions. C'était une ouverture très importante chez lui. En même temps, ne nous leurrons pas, ses textes sont parfois difficiles. Il voulait être démocratique mais sans baisser le niveau. Tirer vers le haut, ça c'est la vraie démocratie.

Dans sa Petite histoire de la littérature française (édité par les Carnets nord) on est frappé par la musicalité de sa voix. Comment résonne-t-elle à vos oreilles ? 

Je ne me suis jamais posé la question ! Je dirais classique, assez tenue, sans effets. Elle n'est pas monocorde, on n'est pas en présence d'une lecture expressive. C'est une voix en sourdine, en retrait, qui n'essaie pas d'écraser, d'interpréter le texte. Lequel peut donc « respirer » seul. 

Michel Butor est-il en train de devenir un classique ?

Je crois qu'il l'est depuis longtemps.

Un classique « avant-gardiste » ?

On a dit la même chose de Claude Simon. Avec le temps, on finit toujours par s'habituer à l'avant-garde !

Nous n'avons pas parlé de son rapport à la politique. Michel Butor était-il dans la préoccupation et la participation citoyennes ?

Si on lit de près, on trouve trace de cela dans nombre de ses textes. Dans L'Utilité poétique, il dit que réformer l'enseignement des langues c'est ouvrir les mentalités. Autre préoccupation chez lui : la construction de la paix. Il a écrit des textes sur la situation au Proche-Orient, sur la guerre. Il y a des poèmes sur la crise. Sans arrêt il posait des questions. Lucidement.

Sans jamais, toutefois, faire étalage de ses convictions ?

Sans jouer à l'écrivain « engagé ». Il détestait cela. Il ne pensait pas qu'il puisse intervenir en tribun. Cette préoccupation politique se manifestait dans son travail d'écrivain. Tous les grands auteurs savent que là réside leur impact. 

Allons-nous découvrir prochainement une activité moins connue de ce travailleur acharné ?

Entre 1951 et 1961, il a pris avec son Rolleiflex des quantités de photos. Elles vont être intégrées dans un livre qui devrait sortir l'an prochain, aux éditions Buchet-Chastel.

Michel Butor reste donc bien vivant, non ? 

Je vous réponds par un souvenir. L'an dernier, on lui a demandé d'écrire un texte à partir de la Tenture de l'Apocalypse qui se trouve au musée d'Angers. Ce texte s'appelle Ruines d'avenir, titre merveilleux ! L'idée du poème est que nous sommes dans un monde ruiniforme, tout se dégrade. En même temps, la ruine est aussi résistance et ouvre une perspective d'avenir. Ce poème joue sur le chiffre « 7 » : sept parties, sept strophes, sept pieds. Au début, le narrateur parle comme s'il était Saint Jean. Puis il aborde des thèmes de plus en plus contemporains : « Chers amis, je vous appelle/ Depuis l'université/ Pour vous demander votre aide/ C'est la crise de la terre/ On ne parle plus qu'argent/ Tout s'envole en palabres ». Établir des ponts, ça, c'est tout Michel Butor. 

Parvenir à relier les deux extrémités de la ligne du temps, vous voulez dire ?

C'est très utopique. Mais n'est-ce pas le privilège de la littérature ?
 
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Butor et le déchiffrement du Monde 
par Fady Stéphan 
 
Je savais la chance énorme de connaître Butor et de correspondre avec lui, lui qui avait « tout lu et tout écrit », comme me disait très justement l'artiste peintre Anne Walter, épouse du neveu d'André Gide, Bertrand Dorny, lui aussi grand artiste avec qui il fit des livres d'art. Tout lu ? C'était d'abord la philosophie et la littérature, y compris le roman policier et Jules Verne, avec une prédilection pour Shakespeare, Montaigne, Balzac, Flaubert et Rimbaud. Michel avait une connaissance approfondie de la peinture, aussi bien classique que moderne, et écrivait sur ce sujet avec aisance en tant que critique ou lorsque ses textes et poèmes devaient accompagner des œuvres d'art avec illustration réciproque. Pour la musique, c'était la musique classique avec une préférence pour Bach et le baroque. Mais sa connaissance englobait aussi parfaitement la musique contemporaine et le jazz. L'opéra ? Je m'en souviens peu, mais il devait tout en savoir puisqu'avec Henri Pousseur il en a composé, entre autres, un Votre Faust, et une œuvre pour l'IRCAM et Beaubourg que j'ai vue cette soirée-là en leur présence, avec tout un jeu de diapositives, parlant de Paris comme des Antipodes et de « l'île du bout du monde ». Dans les années 60, avec le commencement du temps des « yéyés », on a vu, c'est dans une photo, Michel twister. Il ne dédaignait rien et accompagnait bien les temps modernes au fur et à mesure que pour les autres il les déchiffrait. Michel c'était Ariane dans notre labyrinthe.

Je montais dans sa chambre de travail géante, où se dressait contre un mur une bibliothèque de bois naturel contenant tout ce qu'il avait lu au cours de sa vie, derrière son bureau grouillant d'objets où étaient habituellement son ordinateur et un bloc de papier, avec son écrit le plus récent. Cela donnait par une fenêtre immense, sur un parc, une forêt. On était en Savoie en pleine nature et à l'écart, tout en étant dans le village, mais je ne sais au juste comment c'était là, bien plus qu'un chalet ou une maison, plutôt une usine de rêve. En bas, il y avait un grand divan de bois rempli de coussins où il m'arrivait, au cours de sa courte sieste après le repas, de m'allonger. Là était la table ronde du déjeuner, et quand on s'y asseyait, deux Alechinsky vous regardaient dans les deux coins surplombant la porte. Dans la cuisine et l'office, un frêle oranger avec ses fruits d'or dont il était fier, qu'on rentrait du jardin à la saison froide. Autour de la maison, un silence que transperçaient parfois les aboiements de ses chiens. Avec lui et Marie-Jo, c'étaient des temps bénis d'hypnose.



 
 
© J. Sassier / Gallimard
« Michel Butor voulait être démocratique mais sans baisser le niveau. Tirer vers le haut, ça c'est la vraie démocratie. » « Je suis un point d'interrogation constant, le lecteur est un oracle. »
 
2017-06 / NUMÉRO 132