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Les deux malchances du destin libanais


Par Chibli Mallat
2017 - 05
La reconnaissance nationale lors du dernier grand voyage de Samir Frangié montre combien son destin, en creux, est celui du Liban. En creux, car Samir Frangié, comme son père Hamid, comme Raymond Eddé et si peu d’autres, avait cette trempe de président que le destin lui a ravie brutalement et injustement. Il suffit d’imaginer combien le pays aurait été élevé si l’une de ces trois grandes figures historiques avait présidé à son destin.

Dans le cas de Samir Frangié, deux grandes malchances sous-tendent le rendez-vous raté avec l’histoire libanaise. La première était précisément son ascendance Frangié, qui trouve racine dans la sourde rivalité entre Hamid, le père de Samir, et son oncle Sleiman et sa descendance. Le balbutiement de l’histoire remonte à 1952, lorsque Camille Chamoun avait fait croire à Hamid Frangié, de loin l’homme le plus amène à accéder à la présidence, que son tour viendrait en 1958. Puis il y a eu la tragédie de Miziara et la maladie de Hamid, suivies d’une revanche Frangié en 1970, qui a depuis concentré le pouvoir dans le lignage du président Sleiman Frangié au détriment de son neveu. Du ministère, de la députation hormis l’exception de 2005, Samir a été écarté toute sa vie par ce destin tragique au profit des enfants et petits-enfants de son oncle. Malchance pour le Liban.

Une autre malchance est plus structurelle. Samir Frangié est né trop tôt. Lorsque la guerre civile a éclaté en 1975, il a comme beaucoup d’idéalistes dans l’air de ce temps-là lu la guerre en révolution. Pour la plupart des Libanais, les excès de Sleiman Frangié en étaient une cause importante, et ceux qui ont vécu les premiers mois de la guerre se souviennent du vote des deux tiers du Parlement libanais pour la destitution d’un président aux abois qui, fort de l’appui de Hafez el-Assad, a refusé de démissionner. Lorsque le blocage a persisté, ce qui apparaissait comme une révolution nationale légitime s’est transformé en guerre civile interminable, doublée d’interventions brutales syrienne et israélienne.

Le problème était cependant plus profond, car ce n’était pas tant la transformation de la révolution en guerre civile que la nature même de la révolution qui était en cause. La révolution des premiers mois de 1975, qui a si mal tourné, était déjà elle-même viciée par sa violence. Or on ne pouvait imaginer, en 1975, une révolution non-violente. Même Hanna Arendt, dans ses réflexions Sur la Révolution de la fin des années 60, n’arrivait à concevoir une révolution autrement que dans les affres de la violence. L’histoire du monde la soutenait, et les exceptions de Gandhi, de Mai 1968 en France, même les révoltes de Prague et de Budapest n’étaient que prémonitoires. Ce n’est qu’en 1989 que la révolution non-violente s’est imposée à l’histoire lorsque le mur de Berlin s’est effondré.

1989 c’était aussi Taëf. Lorsqu’en 2005, le peuple libanais a pris le chemin de la non-violence, celle-ci avait déjà ses titres de réalité dans un grand nombre de pays. Et quand les peuples de la région ont pris ce chemin à leur tour en 2011, la révolution du Cèdre et celle moins massive en Iran en 2009 en avaient tracé la voie. La pensée de Samir Frangié s’est adaptée, en présentant un concept du « vivre-ensemble » qui avait trouvé sa voie par le biais de Taëf dans la constitution (‘aych mouchtarak dans le Préambule, traduit par « vie commune »). Mûri par sa pratique libanaise, on voit le concept fleurir dans son beau livre de 2012, Voyage au bout de la violence. Le « vivre-ensemble » était sa réponse à la violence qu’il détestait, et rejoignait la grande vague de l’histoire contemporaine en synonyme de non-violence.

La malchance a donc voulu qu’il naisse trop tôt. S’il avait appartenu à la génération postérieure, la non-violence aurait fait beaucoup plus naturellement partie de sa philosophie politique, et sa propre militance n’aurait pas été obérée par un passé de révolutionnaire qui ne pouvait se définir en dehors de la violence considérée légitime depuis les Lumières dans la lutte contre la dictature, l’occupation, ou l’injustice.

Deux malchances dans le destin de Samir Frangié, ergo celui du Liban. Toutes deux étaient tragiques au sens grec du terme. La première a une allure d’une pièce de Sophocle dans ses familles déchirées. La seconde a l’allure de l’Iliade, remplie de figures épiques nées au mauvais moment de l’histoire.


 
 
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2017-08 / NUMÉRO 134