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Hommage
Gérard Khoury, curieux insatiable
À partir de 1976, sa quête l’a conduit à devenir l’historien du Liban et du Proche-Orient contemporain.

Par Henry Laurens
2017 - 12
Mon ami Gérard Khoury vient de disparaître le 27 octobre dernier à Aix en Provence à l’âge de 79 ans. C’était avant tout un intellectuel doté d’une curiosité insatiable et refusant toute sorte de dogmatisme. Il avouait avoir plutôt eu une enfance dorée à Beyrouth, mais prétendait qu’à la suite d’une conférence de l’historien et philosophe de l’histoire britannique Arnold Toynbee au Cénacle de Beyrouth qui annonçait l’arrivée proche de malheurs sur le Liban, il avait décidé de s’installer en France. En tout cas, il y avait fait une partie de ses études supérieures et avait dirigé de 1966 à 1970 l’Office du tourisme libanais à Paris. En 1969, il avait épousé Marie Guilget avec qui il partageait une passion exigeante pour les arts.

En 1972, il s’est installé à Aix en Provence créant sa merveilleuse demeure du chemin de la Repentance. Avec Marie, il a eu d’abord une première vie artistique établissant un atelier de céramique avec en particulier des plats peints avec le peintre Chafic Abboud. Il avait aussi une passion pour la musique, devenant vice-président puis président des Amis du festival d’Aix en Provence. Le chef d’orchestre William Christie descendait régulièrement chez lui à Aix-en Provence.

Tandis que Marie devenait juge, il est revenu à ses intérêts intellectuels correspondant à son intérêt général pour l’humanité et à ses interrogations sur les raisons de la tragédie libanaise et des malheurs arabes. Il avait rencontré très tôt le grand psychanalyste Erich Fromm avec qui il avait entretenu un riche dialogue dont il publiera le résultat de ses entretiens. Il a animé entre autres le cercle Condorcet qui recherche à promouvoir l’esprit critique et combattre la fausse information.

À partir de 1976, sa quête l’a conduit à devenir l’historien du Liban et du Proche-Orient contemporain. Il s’est ainsi lancé dans l’étude austère des archives françaises et a été certainement le premier à faire une exploration systématique des archives rapatriées des postes français à l’étranger qui ont été rassemblées à Nantes. Ce fonds, d’une richesse exceptionnelle, venait juste d’être ouvert au public.

Son premier ouvrage a pourtant été celui d’un romancier, Mémoire de l’aube, qui restituait le Levant au lendemain immédiat de la Grande Guerre. C’est à l’occasion de ce livre que j’ai eu le bonheur de faire sa connaissance. Nous avons alors longuement discuté sur cette histoire des origines et tout naturellement, voulant avoir les parchemins universitaires qu’il méritait bien plus que d’autres, il a entrepris un DEA sous ma direction à l’INALCO en 1992 sur le rôle de Louis Massignon dans la politique arabe de la France. Nous avions ainsi une passion commune, la recherche des inédits de Massignon dans les archives françaises, et il s’est révélé bien meilleur que moi dans cette traque. Tout à fait logiquement ses recherches ont abouti à une thèse de doctorat à l’INALCO en novembre 1993 avec son grand ami Georges Duby au jury. Dans mes fonctions de directeur, je n’avais que le bonheur de dialoguer avec lui et cette thèse a été immédiatement publiée chez Armand Colin sous le titre Naissance du Liban moderne (une réédition récente chez Albin Michel).

Tout à fait logiquement nous avons organisé un atelier de recherches sur le mandat français en juillet 1994 au Saint Antony’s College d’Oxford. Si l’événement a été mineur en soi, il s’est révélé être la première rencontre scientifique consacrée à ce sujet, ce qui a conduit ensuite à la formation d’un groupe de recherches sur le mandat français qu’il a animé avec Nadine Méouchy. Ce groupe a ensuite élargi ses ambitions aux mandats comparés puis aux États et sociétés arabes en quête d’avenir des indépendances à nos jours. Trois grands colloques internationaux avec publications à la clé en sont sortis. 

Deux autres aspects du mandat et de ses suites ont été l’objet de colloques et de publications, l’un sur Selim Takla, l’autre sur Gabriel Bonoure. C’est lui qui en a été l’animateur et l’organisateur.

Cet esprit d’autant libre qu’il n’avait que le titre de chercheur associé a ainsi une œuvre « académique » qui ferait pâlir d’envie bien des universitaires. Son interrogation sur l’orientalisme et l’histoire du Proche-Orient s’est retrouvée dans son amitié avec Maxime Rodinson qu’il a su faire parler dans un livre d’entretiens puis dans l’entreprise de dialogue à trois avec Ghassan Tueni et Jean Lacouture, Un Siècle pour rien.

Sa curiosité dépassait le Proche-Orient comme en témoigne son livre d’entretiens, cosigné avec Danielle Sallenave et Georges Berthoin sur les origines de la construction européenne. 

Cette sèche énumération ne doit pas faire oublier qu’il était un homme de paroles dans tous les sens du terme. Il a fait d’innombrables conférences. Ce qui faisait sa force c’était son ouverture d’esprit et l’ampleur de ses goûts artistiques. Il a été un passeur permanent entre son pays d’origine et son pays choisi. Comme le montre cette notice, il était avant tout un homme d’une curiosité insatiable toujours à chercher le dialogue dans des champs tout à fait divers.


 
 
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