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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Hommage
Blessures du matin Nabil el-Azan (1948-2018)


Par Issa Makhlouf
2018 - 12
Son départ ne lui aura pas permis de monter une nouvelle pièce de théâtre à laquelle il a tant pensé jusqu’au dernier instant. Il croyait que sa maladie lui laisserait encore quelques semaines pour passer un dernier séjour à Beyrouth, sa ville natale, d’où la guerre l’avait chassé.

L’hommage À toi Baalbeck, présenté dans le cadre du festival de Baalbeck, ainsi qu’à Aix-en-Provence et à Paris, était sa dernière œuvre dans laquelle il dévoile son rapport avec le théâtre, les mots, la musique, le chant et la danse. 

Son projet théâtral prend forme au cours des années 1980, quand il fonde le groupe La Barraca et produit plus de vingt pièces à partir de textes écrits, entre autres, par Marivaux, Tennessee Williams, Carole Frechette, Hoda Barakat et Agota Kristof qui a vécu, comme lui, entre deux pays et deux langues. Significatif aussi est le choix qu’il fait d’une de ses pièces, L’Analphabète, tirée de sa propre biographie, pour traiter de l’écriture, de l’exil et des frontières. Parmi ses auteurs favoris, figurait également Georges Schehadé dont j’ai traduit L’Émigré de Brisbane, présenté par Nabil, à Baalbeck aussi, durant l’été 2004.

Chinoiseries, d’Évelyne de la Chenelière, évoque les murs invisibles dressés entre les individus. Un homme esseulé habite près d’une femme seule sans pouvoir faire un seul pas vers elle. Une femme esseulée habite près d’un homme seul, dans le même bâtiment et au même étage que lui, mais elle ne peut pas franchir le seuil qui les sépare. Ils ne peuvent se rencontrer, aussi grand soit le besoin qu’ils ont l’un de l’autre.

Dans cette pièce, comme dans l'ensemble de son travail, Nabil el-Azan aborde les difficultés de la vie, loin des notes mélancoliques ou doloristes. 

L’expérience théâtrale de Nabil témoigne de la profondeur de sa relation avec la littérature et le langage, et plus particulièrement avec la poésie, lui qui a écrit un recueil de poèmes intitulé Vingt-six lettres et des poussières, et a traduit plusieurs pièces de théâtre et textes poétiques.

Cette sensibilité animée par la poésie transparaît non seulement dans ses écrits, ses lectures et la sélection des textes sur lesquels il a travaillé, mais encore dans son style scénique, sa vision de la vie et du monde dans son ensemble, dans le mode de communication avec l'autre et dans le sens même qu’il avait de l'amitié. Il savait que l’imagination est capable d’élargir le réel et, peut-être, de le rendre vivable. 

Poète, il l’était par son regard tourné vers la littérature et l’art, par sa présence, par son sourire et cette chaleur venue d’on ne sait où, cette chaleur qu’il mettait dans son travail et qui l’amenait à une conception plus vaste du théâtre, où mots et mouvements étaient comme sublimés, les acteurs et les actrices poussés à danser la danse de la vie, absurde, souvent violente et féroce, mais qui, entre ses mains, devenait une scène purement artistique.

Au cours des derniers mois, sa poésie avait atteint à l'extrême, à l'essence cachée des choses, au point où les secrets lèvent le voile. Dans l'un des quatre derniers poèmes qu'il m'a envoyés, nous lisons : « Ce vent qui malmène les branches / Porte la grisaille du Midi / Il effleure les troncs des platanes / Initie les pétales à l’effroi / Sortez vite, madame, belle en votre jardin / À vous voir se ferment les blessures du matin ».

« Je ne peux plus supporter », m’a-t-il dit, à mi-voix, lors de notre dernier appel. Il y a quelques semaines, il parlait encore de Jules César, la pièce de Shakespeare qu'il comptait présenter au mois de février, avec un groupe d'étudiants universitaires, à Beyrouth. Il cherchait une lueur d'espoir dans le regard du médecin qui veillait sur lui à l'hôpital. À mesure que l’espoir fléchissait et que sa voix s’estompait, j’essayais de lui faire croire que la route n’était pas encore finie. J’essayais de le lui dire, de toutes les manières possibles, sans en être convaincu. Au fond de moi-même, je lui souhaitais la mort pour qu’il cesse de souffrir, pour qu’il se délivre de toutes les douleurs, tant physiques que psychiques. Pour qu’il se libère de l’attente, qui est pire que la mort même.

Lors des dernières semaines, il me disait : « J'ai peur d'être seul à la maison. » Existe-t-il chez l’homme une peur plus grande que celle de lui-même et de son propre corps ? Et que reste-t-il pour celui qui passe, privé de toute arme, face à la nature lorsqu’elle dévoile son absolue cruauté, comme si l’implacabilité de la mort ne suffisait pas ?

Selon sa fille Andréa, il voulait, le dernier jour, dire quelque chose, formuler un dernier message, mais qui n’arrivait pas à sortir de ses lèvres remuées en vain, comme s'il mâchait les mots et, avec eux, toute l'amertume du monde. 

René Char écrivait : « Avec ceux que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n'est pas le silence. »


 
 
D.R.
Nabil el-Azan aborde les difficultés de la vie, loin des notes mélancoliques ou doloristes.
 
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