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Hommage
Sélim Abou, un « Che » en soutane


Par Marwan Hamadé
2019 - 01
En déposant les insignes de l’ordre du Cèdre sur le cercueil du Père Abou, un déluge de souvenirs submergeait mon esprit, déjà embrumé par le chagrin, et balloté par les sons et les chœurs d’une messe à la mesure de la compagnie de Jésus et de son serviteur. Dans la crypte de l’église Saint-Joseph où il officiait souvent les dimanches soir, reposait Sélim Abou qui avait assumé son sacerdoce comme un militant assume sa cause. Intraitable dans sa soutane noire de militant nationaliste de droite quand il s’agissait de défendre le Liban, il l’était tout autant dans sa chasuble blanche de militant socialiste de gauche dès lors que les opprimés et les pauvres sollicitaient son appui. 

À la fois Garibaldi et Che Guevara, ses vœux ecclésiastiques avaient imprimé sans jamais la dénaturer sa quête intarissable, du vrai, du juste, du bon, qu’il allait aussi bien chercher auprès des amérindiens d’Argentine que chez lui, parmi ses étudiants, je dirais presque parmi ses disciples, d’un Liban et d’un Proche-Orient noyés dans les épreuves.

En Béchir Gemayel, il voulait chercher, non point le leader d’un christianisme minoritaire exacerbé, mais plutôt le chef de file d’une unité nationale à refaire sur les dix mille kilomètres carrés étalés, grâce aux Libanais, d’ici et d’ailleurs, sur la totalité du globe.

En Rafic Hariri, il avait trouvé un bâtisseur à sa façon, une success story comme il lui plaisait d’en rêver pour les Libanais d’origine modeste. Car bâtisseur et « rebâtisseur », il l’avait été lui-même comme avant lui Jean Ducruet. Grâce à eux, les facultés éventrées, l’Hôtel-Dieu détruit et la rue de Damas témoin du calvaire de la capitale renaîtront mille fois de leurs cendres et engendreront ici le premier « e-hôpital » du Moyen-Orient, là un bâtiment où les sciences de l’Humain incarnent la vocation jésuite, ou encore là-bas une super École d’ingénieurs, un pôle technologique, des musées, et les premières start-up du Liban grâce à la Berytech. C’était là pour lui un accomplissement des tâches et des défis de l’université. Il reprend alors une introduction au livre du philosophe Charles Taylor pour libérer les membres des communautés universitaires – enseignants, étudiants et administratifs – et les appeler à dénoncer les discours non respectables en les montrant tels qu’ils sont : mépris flagrant des intérêts des autres, rationalisation de l’égoïsme ou des intérêts du groupe, préjugés ou pure haine de l’humanité.

En 2002, il explose et me fait l’honneur de conclure son discours de la Saint-Joseph en reprenant des paroles que j’avais adressées aux diplômés du campus des sciences médicales. Je me cite en le citant : « Pour que nous obtenions un résultat durable, la pression populaire et démocratique doit se poursuivre, s’étendre, s’amplifier. Se détourner aujourd’hui, se replier, quitter, équivaudrait dans notre cas d’espèce au délit de non-assistance à pays en danger. Parce que le Liban est précisément en danger, ses élites doivent rester à son chevet (…), le salut du Liban en dépend. Il y va de son indépendance à compléter, de sa souveraineté à rétablir, de sa liberté à retrouver, de sa prospérité à construire. » 
Les « Résistances » de l’université, ses « colères » serviront de bréviaire à la Révolution du Cèdre. Sélim Abou qui permettait aux étudiants de tenir des « Hyde Park » mémorables avait saisi le sens de la colère qui grondait déjà sur les campus et qui débordera plus tard pour grossir les rangs de la plus imposante manifestation de l’histoire du pays, celle du 14 mars 2005.

Pour ce grand maître de la sociologie, les résistances et les colères, pour évoluer du cadre universitaire à la révolte populaire, se devaient d’être régulées et organisées. Il fera appel, à cet effet, aux penseurs les plus pointus, la plupart formés à l’école marxiste mais qui en étaient revenus en dosant lutte pour l’indépendance et lutte des classes dans le plus grand respect des priorités du moment. Réunion après réunion, transformant le Rectorat en véritable pépinière d’idées et d’actions, il réussira le plus judicieux mélange d’étudiants, de syndicalistes, de professeurs et même de députés (la poignée qui avait dit non à la Syrie et à Lahoud) créant avec son inséparable camarade Samir Frangié – oui, camarade, le mot leur va bien – et fera école parmi les premiers noyaux du 14 Mars auxquels s’associeront, tour à tour, les Forces libanaises, les aounistes, les Kataeb, les socialistes du PSP, les premières recrues du Mustaqbal. Pas de dualité chez Sélim Abou, entre Kornet Chehwan inspirée du fameux appel des évêques maronites en l’an 2000, et la mouvance qui se développait sur les campus : chacun à son poste, l’USJ, respectueuse du rôle de Bkerké et surtout du patriarche Sfeir, apportait à cette vaste éclosion nationale la touche académique et les assises de la jeunesse.

D’ailleurs même après son mandat rectoral, le Père Abou continuera et l’enseignement et l’inspiration, tous azimuts, au-delà même de ses classes à la Faculté des lettres et des sciences humaines. Du rêve à la désillusion, il ne cessera jamais le combat. Même si la désaffection des aounistes partis rejoindre le camp du Hezbollah en 2006 lui causera autant de peine que l’assassinat de Cheikh Béchir en 1982. Fracassé une nouvelle fois le rêve de l’indépendance ? Pas pour lui qui, sous son masque à oxygène, continuera avec Samir Frangié – résiliant à toutes les épreuves de sa propre maladie et de la trahison des autres – de couver les nouvelles initiatives visant toutes à refaire du Liban un pays indépendant, démocratique, fier de sa diversité, fidèle à son arabité tolérante et porteur d’une francophonie des valeurs autant que de la langue.

Aujourd’hui, Sélim Abou repose pour l’éternité. De son université, il retient les mêmes tâches, les mêmes défis, les mêmes apports que ses discours. Pour le Liban, il appelle aux mêmes veilles, aux mêmes colères, aux mêmes résistances que ses titres. Et pour que sa révolution posthume soit l’accomplissement de celle qu’il a vécue, il dresserait une dernière barricade face aux marchands du temple, ceux qui le pillent à tous les niveaux après en avoir chassé les braves gens, c’est-à-dire les Libanais qui lui ressemblent encore.

Relever le pays de la débilité et de la corruption où il stagne, telle aurait été sa dernière tâche.


 
 
D.R.
 
2019-12 / NUMÉRO 162