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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Histoire courte
Nous faisons chambre à part


Par Percy KEMP
2012 - 08
Nous faisons chambre à part. Non qu’elle l’ait voulu, mais on ne comprendrait pas. On aurait jasé. Non que cela l’aurait gênée. Elle n’a que faire du qu’en-dira-t-on, elle est au-dessus de tout cela. Pas moi, hélas. L’opinion de mes pairs m’a toujours importé, et la décision de faire chambre à part fut, je l’avoue, entièrement mienne.

Nous faisons donc chambre à part, mais sa porte m’est toujours ouverte. Je la rejoins donc à chaque fois que l’envie m’en prend et c’est sans réserve qu’elle s’offre alors à moi. Elle ne me dit jamais non. J’abuse d’ailleurs de son doux consentement, allant vers elle incessamment et ne me lassant jamais d’admirer son corps bien né, de caresser ses formes galbées, de tripoter même – j’ai honte de le confesser – ces petits bouts adorés, avant que de l’entrouvrir délicatement pour la pénétrer doucement et la laisser m’envelopper entièrement.

Tout bascule une fois que je suis en elle. C’est comme si, fuyant la tempête, je me retrouvais au cœur même de la tempête. À son cœur, et donc à son abri. J’intériorise alors ce corps qui était l’instant d’avant un objet convoité. Je ne le perçois plus objectivement, mais existentiellement. Je le vis de l’intérieur. J’intègre ses formes, qui deviennent miennes, et je m’emplis de son odeur qui me transporte dans un monde qui n’est plus.

Dans ces moments-là, il m’importe peu qu’elle ne soit plus de toute première fraîcheur, pas plus qu’il ne m’importe qu’elle ne soit point parfaite. La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps, certes, mais des jeunettes parfaitement faites, j’en ai eu. Elles sortaient toutes du même moule et se dandinaient toutes sur le même châssis, elles émettaient toutes les mêmes sons et elles étaient toutes habillées de la même façon. Permutables à souhait, elles couraient les rues et rien, hormis leur nom, ne les distinguait. Aujourd’hui, elles se confondent toutes dans mon souvenir.

Qui aurait pensé que je tomberais un jour amoureux d’une quinquagénaire ? Qui plus est, d’une Anglo-Italienne ? Rien ne m’y disposait. Une belle rose anglaise à peine éclose, voilà ce que je désirais : une Constance Spry, ou alors une Tess d’Uberville. Mais c’est une fleur aussi mûre qu’exotique qui m’aura séduit. Pourtant, la première fois que je la vis, j’étais persuadé qu’elle était anglaise jusqu’au bout des ongles. Pas un instant je ne m’étais douté qu’elle était mâtinée, pas plus que je n’avais soupçonné que c’était justement ce mélange détonnant d’anglicité et de romanité, d’insularité et de continentalité qui m’avait attiré.

Certes, je ne me leurre pas. Je sais fort bien que, n’était mon argent, elle ne serait pas avec moi. Oui, je sais pertinemment que, n’étaient mes moyens, elle ne resterait pas là. C’est qu’elle est exigeante ! Plus les années passent, d’ailleurs, et plus elle l’est, et plus elle taxe aussi mon budget.

Mais tout cela ne me dérange aucunement. Pas plus que ne me dérange sa passivité, à laquelle j’aurai fini par m’habituer. Je peux la dévorer des yeux, la renifler, la caresser, la triturer, la pénétrer même, elle ne bronche jamais. Je me dis alors que malgré ses allures d’Italienne et ses atours latins, au fond, elle est restée très insulaire. Je me dis qu’elle a beau avoir été modelée à Milan, ses gènes n’en restent pas moins anglais et demeurent franchement enracinés à Filton.

Cela ne me déplaît d’ailleurs guère et je vais jusqu’à trouver à sa froideur et à sa réserve une sensualité qui n’est pas sans me rappeler un poème que, adolescent, j’avais mémorisé par pur esprit de contradiction et parce que les bons pères qui s’efforçaient alors de faire mon éducation avaient statué que Baudelaire n’était pas digne du cursus de l’établissement scolaire où mes parents avaient choisi de m’enfermer. À chaque fois que je l’approche, je me surprends donc à murmurer :

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer aux poètes un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Tout comme la Beauté de Baudelaire, il est vrai qu’elle ne pleure jamais, pas plus qu’elle ne rit. Tout comme Elle, elle reste de marbre quand je la touche, s’abstenant de tout mouvement qui viendrait bousculer ses lignes. Tout comme Elle, elle hante mon sommeil de mortel comme un rêve de pierre. Et, tout comme Elle, elle trône dans mon cœur comme un sphinx incompris : comme un sphinx in-conquis. En réalité, je la possède sans vraiment la posséder. Et je suis totalement possédé par elle.

Je joue néanmoins le jeu. Preuve de fair-play, direz-vous. Pas vraiment. Pour être tout à fait franc, si je joue le jeu, c’est parce que je sais que je détiens la clef secrète qui ouvre ses trésors cachés. Quand, ayant poussé l’érotisme de la retenue jusqu’à son paroxysme, je mets finalement mon doigt sur sa gâchette, passant, ce faisant, de Charles Baudelaire à John Lennon (When I hold you in my arms, And I feel my finger on your trigger), elle se réveille brutalement et, répondant à ma caresse, elle frémit, frissonne et se trémousse. J’abandonne alors son point G pour la prendre en main et elle se met à ronronner. Je lui fais ensuite un appel câlin du pied et elle se lâche enfin. Feulant de ses huit cylindres, ses gros tuyaux d’échappement crachant le feu sur le mur du fond de mon garage, elle finit par avancer au pas en se cabrant, ses deux cent cinquante chevaux piaffant à l’unisson sur le gravier de l’allée comme des pur-sang à la parade.

Conçue il y a de cela plus d’un demi-siècle par un Anglais ingénieux et carrossée par un Italien de génie, ma Bristol 407 GT Zagato n’a plus vingt ans depuis longtemps. Aujourd’hui, elle est bien lasse, hélas. Il lui arrive de gémir, de couiner, de tousser. Il lui arrive même parfois de se rebiffer, quand elle refuse tout bonnement de démarrer. Elle a, de fait, ses défauts, et ils ne sont pas peu nombreux, mais elle a aussi du caractère et de la personnalité. Témoin de l’amour porté jadis par l’homme à l’automobile, ma Bristol 407 GT Zagato rappelle le temps heureux de l’ignorance, avant que le tristement nommé Herr Professor Doktor Wunibald Kamm n’ait tout gâché en prouvant irréfutablement que l’aérodynamisme ne devait rien aux formes graciles et allongées. Elle évoque le temps de l’insouciance, avant que l’arrière tronqué – dit « Kammback » – du fameux Herr Professor Doktor n’ait définitivement rogné les ailes des Talbot-Lago, des Delage et des Delahaye, les empêchant de prendre leur envol. Elle renvoie au temps des automobiles aux corps oblongs, aussi interminables qu’une larme qui n’en finirait plus de s’étirer. À ce temps béni où l’aérodynamisme était plus une question de perception visuelle que de coefficient de pénétration dans l’air. Au temps où les Capron, les Franay, les Figoni et les Falaschi dessinaient encore des automobiles comme on dessinerait une robe de haute couture. Au temps où l’automobile était le fruit de l’imagination débridée et de la création délurée, non de l’efficience scientifique et de la réglementation bureaucratique. Héritière de l’extravagance des années trente, ma Bristol 407 GT Zagato n’a aucun lien de parenté avec les clones modernes sur quatre roues, fruit impie du croisement contre nature entre un logiciel informatique et un tunnel aérodynamique, et du mariage de raison entre les experts comptables qui dirigent nos industries et les bureaucrates qui régissent nos vies.

D’ailleurs, plus que ses saillies et ses aspérités qui la distinguent si clairement de ces suppositoires à quatre roues que nous imposent désormais des designers dans le vent soucieux de mieux couper le vent, plus que sa grille rugissante et si peu politiquement correcte, plus que ses boiseries craquelées et ses vieux cuirs au bord de la rupture, plus que sa fragrance tiède et humide qu’aucun parfum d’ambiance ne saurait jamais égaler, plus que ses chromes scintillants comme une armure de guerrier, plus que son essieu rigide qui n’a rien à voir avec les suspensions téléguidées, plus, même, que son gros carburateur analogique qui tranche sur l’injection numérique, ce qui me ravit surtout en elle c’est ce gouvernail majestueux qui lui sert de volant : un grand volant fin en plastique simple et si simplement noir, qui se démarque nettement des gros et gras volants en cuir surfait et en bois faussement précieux derrière lesquels les constructeurs automobiles cachent désormais les amas de silicone somptueusement décorés qu’ils fourguent à une clientèle friquée en quête d’une individualité tronquée.

Oui, de toutes ses singularités, c’est assurément ce grand volant fin, en plastique tout bête, qui me séduit le plus. Snob, je le suis peut-être, mais alors, snob au deuxième degré. Et snob que je suis, je ne puis m’empêcher de rêver qu’un jour un créateur d’automobiles, un vrai, nous redonnera une voiture qui ne sera ni particulièrement puissante ni particulièrement rassurante, ni particulièrement luxueuse ni particulièrement spacieuse, ni particulièrement économique ni particulièrement écologique, mais simplement sublime.

FIN
© Percy Kemp
 
 
© Illustration de Mansour el Habre
Certes, je ne me leurre pas. Je sais fort bien que, n’était mon argent, elle ne serait pas avec moi.
 
2020-01 / NUMÉRO 163