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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Histoire courte
Ça sonne bien ! (Astrid de Mortcourt I)


Par Percy KEMP
2012 - 09
Pour la énième fois elle se disait que villa de Siam, ça sonnait bien. D’abord, villa, ce n’est pas rue. Villa, ça fait voie privée, ça fait propriété. Villa, ça évoquait moins un appartement qu’un hôtel particulier. Et Siam, ça fait exotique, ça fait colonial, ça fait « royaume de…. ». En sus, Siam, ce n’était pas le nom de quelqu’un. Quelle horreur, se disait-elle, lorsque l’on avait un nom bien à soi, que d’habiter le nom d’un autre : habiter le nom d’un banal compositeur, d’un bête écrivain, voire de quelque rustre promu maréchal d’empire à la faveur d’une boucherie. C’est d’un ordinaire ! Bien sûr, concédait-elle juste après, il existait à Paris des adresses aux noms autrement plus prestigieux que Spontini, George Sand ou Murat : des noms aussi nobles que Montmorency, Condé ou Valois. Mais lorsqu’on a la chance d’avoir une particule à soi, quelle folie, tout de même, que d’aller vivre dans l’ombre de la particule d’un autre, fût-il de sang royal. Tant qu’à faire, se disait-elle, elle préférait villa de Siam.

Villa de Siam dans le seizième, ça sonnait très bien. N’est-ce pas beau, seizième ? La bouche s’entrouvre à peine, les lèvres épouse la dentition, la langue flirte avec les dents du bas, des muscles dans la gorge, dont le commun des mortels ignore jusqu’à l’existence, se tendent, et le mot prend son envol : seizième, seizième, seizième… Deux syllabes en une. Ce n’est plus un mot mais un son. Un très beau son, d’ailleurs, qui s’ouvre gravement sur le « è », fond élégamment le « s » avec le « z », et s’en va mourir gracieusement sur le « m ». Mm… Mm…Mm… Une vraie mélodie. De tous les arrondissements de Paris, il n’y avait que le septième pour s’en rapprocher phonétiquement. Mais septième, c’était encore trop incisif, trop tranchant. Trop d’emphase sur le « s », et encore plus sur le « t ». Seizième, se disait-elle, cela sonnait tellement mieux.

Et manoir de Mortcourt, ça sonnait encore mieux. Manoir, c’est autrement plus chic que château. De nos jours, il n’y a que les Américains et les hommes d’affaires véreux pour dire qu’ils ont un château. Un manoir, c’est tellement mieux. Un beau manoir normand dans la vallée de la Risle, loin des fripiers endimanchés et des maquignons glorifiés de Deauville. Un vieux manoir entouré d’une vingtaine d’hectares de bois et de pâtures. Une vingtaine d’hectares, c’est autrement mieux que vingt hectares. Vingt, c’est bien trop précis, ça fait comptable. Alors que « une vingtaine », lancé négligemment, cela suggère qu’on ne prend même pas la peine de compter. Et puis, bois et pâtures, c’est autrement mieux que parc. Parc, ça fait ornement, ça fait jouet. Alors que bois et pâtures évoquent un lien séculaire à la terre. Ça sonne tellement mieux.

Un manoir, donc, avec, côté cuisines, un pré où paît paisiblement un petit poney gallois. Le poney de Diane, sa fille de cinq ans. Diane, ça sonnait bien. C’était tout simple, et pourtant, associé à de Mortcourt, ce prénom si simple faisait d’autant plus sophistiqué. Associé à de Mortcourt, Diane, ça faisait chasseresse. Et puis, poney, ça sonnait tellement mieux que cheval. Cheval, ça fait courses, dopages et paris truqués, ça fait étalon et reproduction. Ça a une valeur marchande. Ça pue en tout cas l’argent. Alors que poney, ça fait famille. Un manoir avec un poney gallois, donc, et deux lévriers hongrois. Lévrier, ça fait gracieux. Et hongrois, ça fait austro-. C’est tellement désuet, tellement charmant. Et puis ça rime : lévrier hongrois, poney gallois.

Même le nom de sa voiture sonnait bien, se disait-elle. Sa voiture, c’était une Audi. N’est-ce pas un joli nom, Audi ? Non pas Âoudi, comme disent les puristes, mais Audi. Sans emphase ni diphtongue. Un Audi à peine audible. Sans jeu de mots. Et gare à celui qui lui rappellera qu’Audi appartient désormais au groupe Volkswagen, la « voiture du peuple ». Gare à lui, parce qu’elle lui rétorquera aussitôt que Bugatti, dont les lettres de noblesse ne sont plus à prouver, fait tout autant partie de ce conglomérat allemand dont on se retiendra de répéter le nom écorcheur d’oreilles. Elle aimait donc son Audi, et plus particulièrement le bruit que faisait sa portière en claquant. Un bruit sourd et rassurant. Rien à voir avec le claquement déglingué que font les portières d’une Renault ou d’une Peugeot. Elle adorait, de fait, entendre la portière de son Audi claquer. Un vrai « clac » de qualité.
Tout cela, se disait-elle, sonnait vraiment très bien. Et Astrid de Mortcourt (Astrid Irène Sophie Maranches de Mortcourt, pour être plus complet), ça sonnait encore mieux. C’est d’ailleurs parce que ce nom-là sonnait si bien qu’elle avait épousé Anne François Maranches de Mortcourt. Elle avait bien été tentée par d’autres soupirants, plus jeunes que lui, plus séduisants aussi, mais aucun n’avait arboré un nom qui eût la belle sonorité du patronyme à particule et à tiroirs qu’Anne François lui apportait en cadeau de mariage. Il faut dire qu’à l’époque, elle avait été pressée de faire oublier un nom de jeune fille d’une banalité désolante que nous tairons par galanterie, et que n’arrivaient pas à faire oublier les beaux prénoms royaux que ses parents lui avaient donnés histoire de racheter le patronyme si commun qu’ils lui léguaient contraints et forcés (comme tous les bourgeois, ses parents croyaient que tout, en ce bas monde, s’achetait ou se rachetait).

Allant jusqu’au bar, elle ouvrit le petit frigo Miele qui s’y trouvait encastré et en sortit une demi-bouteille de brut Pol Roger. En se refermant, le Miele fit un petit son amorti qui n’était pas sans lui rappeler celui que faisait la portière de son Audi (ça sonnait si bien). Elle fit ensuite sauter le bouchon (ça sonnait si bien) et versa un peu de liquide grésillant (ça aussi, ça sonnait bien) dans une coupe en cristal largement évasée ornée de pampres et d’arbres fruitiers. Certes, les puristes (encore eux) ne juraient que par la flûte, arguant que sa forme allongée permettait de mieux apprécier la couleur, l’arôme et la saveur de ce vin fermenté. Elle refusait pourtant de se laisser convaincre. Une flûte, se disait-elle, ça fait cheap. Ça fait cocktail à l’Unesco et pot de l’amitié à la mairie. En sus, la sonorité du mot était d’un vulgaire : flûte comme zut ! Alors qu’une coupe, une coupe presque plate couronnant une tige élancée… Dans une telle coupe la quintessence du noble breuvage vous frappe généreusement, sans retenue. La tige creuse pousse le liquide pétillant vers le haut et les bulles, éclatant à la surface, viennent vous chatouiller le nez et vous caresser les oreilles. Une véritable féerie de picotements et de grésillements à laquelle seul le désir d’étancher votre soif vient mettre fin.

Confortablement installée à présent dans son canapé préféré (un canapé recouvert d’un beau velours de soie qui, soit dit en passant, bruissait délicieusement lorsqu’on le caressait), Astrid de Mortcourt but une gorgée de champagne puis, d’une chiquenaude de son pouce et de son majeur aux ongles impeccablement manucurés, elle fit tinter le cristal (ça sonnait si bien). Faisant ensuite courir son index sur le bord de sa coupe, elle entreprit de la faire chanter (ça sonnait si bien) et mit mentalement les puristes au défi de réussir à soutirer d’une flûte à champagne une mélodie aussi belle que celle-ci. Et tout ce temps, elle se disait que son personnage sonnait en tout parfaitement bien, sans fausse note aucune, et qu’elle vivait dans une parfaite harmonie sonore. Une femme comblée, voilà ce qu’elle était. 

Elle en était là de ses pensées (elle en était en fait toujours là de ses pensées, car elle pensait rarement à quoi que ce fût d’autre) lorsqu’on sonna à la porte d’entrée. Qui cela pouvait-il bien être, s’étonna-t-elle, non sans s’être auparavant dit que ce tintement sonnait vraiment bien. Qui cela pouvait-il bien être ? Elle était très intriguée. Elle n’attendait en effet personne cet après-midi-là, et ce n’était certainement pas Lucie qui ramenait la petite de l’école puisque Lucie avait sa clef. Ce ne pouvait pas non plus être Anne François qui était encore à la banque à cette heure-ci. Encore moins un livreur, les livreurs devant obligatoirement se présenter à la porte de service. Mais alors, quel était ce mystérieux visiteur ? Vous le découvrirez le mois prochain.

À suivre…
© Percy Kemp 2012
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
Un manoir, donc, avec, côté cuisines, un pré où paît paisiblement un petit poney gallois.
 
2020-01 / NUMÉRO 163