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Histoire courte
Émile et le sexe faible


Par Percy KEMP
2013 - 02
La scène, ce matin-là de septembre, devant la petite école élémentaire de quartier, faisait peine à voir. Partout des gosses désemparés s’accrochaient désespérément aux jupons de leur mère ou au pantalon de leur père en pleurant, d’autres tapaient des pieds, refusant obstinément de se laisser emmener, d’autres encore, résignés, passaient déjà sous les fourches caudines de l’établissement carcéral, la tête basse et traînant derrière eux leur cartable tel un boulet de forçat. Tout cela sous le regard moqueur des « grands », qui étaient déjà passés par là et en rajoutaient, crânant pour mieux faire oublier les cris et les pleurs qui avaient accompagné leur première rentrée.

Seule exception à ce tableau affligeant : le petit Émile, six ans. Son visage, d’ordinaire pâle et creusé – marqué qu’il était déjà par l’affection cardiaque congénitale qu’il avait héritée de son père, emporté dans la fleur de l’âge quatre ans auparavant –, rayonnait de joie alors qu’il s’engouffrait d’un pas leste sous le porche en balançant gaiement son petit cartable au bout de son bras, ayant l’instant d’avant dit un trop bref et bien trop joyeux au revoir à sa mère qui peinait, elle, à retenir ses larmes et le regardait à présent disparaître, la mort dans l’âme.

Bref, le monde à l’envers. Et cela se comprenait. Depuis la disparition de son époux, cette femme possessive et autoritaire avait en effet reporté toute son affection, mais aussi tout son désir de domination sur son unique rejeton, régissant sa vie, le couvant jusqu’à l’étouffement, allant jusqu’à le garder auprès d’elle lorsqu’il aurait dû être à la maternelle, et ne se résignant finalement à le confier à l’Éducation nationale que parce que la loi l’exigeait d’elle. C’est dire si le petit Émile vivait sa première rentrée scolaire comme une vraie libération. Ce jour-là, l’école laïque et républicaine trouvait en lui son plus jeune et son plus ardent partisan.

Pourtant, son ardeur ne tarda pas à se refroidir. Sentant que la mère d’Émile avait bien préparé le terrain, son institutrice, une vieille fille aux instincts maternels frustrés, eut vite fait de prendre le relais et d’attirer le petit sous son aile, l’enserrant et l’accaparant jusqu’à l’empêcher de respirer.

Les choses ne s’arrangèrent guère pour lui plus tard au collège, pas plus qu’au lycée. Là aussi, le malheureux tomba sous l’emprise de représentantes du sexe faible qui, chahutées de toutes parts par des adolescents gavés d’Internet et de télé sur lesquels elles n’avaient aucune autorité, ne trouvèrent à exercer leur pouvoir que sur plus faible qu’elles. Elles eurent tôt fait de déceler la fragilité du petit Émile et son manque de personnalité, et s’en servirent pour le mettre sous leur coupe réglée. Certaines d’entre elles le chouchoutaient d’ailleurs quand d’autres le malmenaient, mais toutes le dominaient.

On ne s’étonnera donc pas qu’une fois sa peine à l’Éducation nationale purgée, Émile ait vu dans la place de guichetier qu’il réussit à décrocher à La Poste une occasion rêvée pour enfin s’émanciper (il faut dire que, pour lui, ce n’est pas à la femme que le mot émancipation s’appliquait). Hélas, là aussi il déchanta. Car la receveuse des postes se révéla être une vraie harpie qui s’acharna sur lui et fit un véritable enfer de sa vie. Tant et si bien que, faisant quotidiennement la navette entre le bureau de poste et son domicile où sa mère l’attendait, son domicile et le bureau de poste où l’attendait la receveuse, Émile avait le sentiment de tomber sans fin de Charybde en Scylla, et vice versa.

Ne sachant plus à quel saint se vouer (de sainte, Émile ne voulait surtout pas entendre parler), désireux aussi de secouer au moins l’une de ses deux tutelles, il se lança alors, à l’âge de trente ans, en une véritable fuite en avant, dans le mariage. Celui-ci le mena droit dans les filets de la première femme qui jeta son dévolu sur lui, et, une nouvelle fois, son destin le rattrapa. Très vite, en effet, son épouse déversa sur lui un déluge de décrets, oukases et ordonnances visant à régenter une bonne fois pour toutes son existence et lui montrer qui était maître au foyer.

Émile s’était pourtant promis que cette union matrimoniale serait pour lui un nouveau commencement. Il s’était aussi juré de tenir désormais coûte que coûte ses positions sans flancher ni reculer, et de ne plus jamais s’en laisser conter. Quand donc un soir, peu de temps après son mariage, alors qu’il s’était installé dans un fauteuil pour lire son journal, il vit sa femme enfiler son manteau et s’apprêter à sortir sans mot dire, il se rebiffa, pensant : « C’est le moment ou jamais de m’imposer. » Prenant son courage à deux mains quand une seule aurait suffi, il lui lança un « Où vas-tu comme ça, chérie ? » mal assuré. À quoi elle répondit du tac au tac par un « Là où ça me plaît ! » qui, si Émile n’avait pas été bien calé au fond de son fauteuil, l’aurait sans nul doute désarçonné. Vacillant sous cette salve, il ne s’en dit pas moins que s’il laissait passer cette occasion, c’en serait fini de lui : sa vie conjugale se confondrait à tout jamais avec l’enfer de sa vie filiale, scolaire et professionnelle. Reprenant du poil de la bête, il osa un « À quelle heure penses-tu être rentrée ? » qui provoqua de la part de sa femme, déjà à la porte, un péremptoire : « À l’heure qui me plaît ! » « À l’heure qui lui plaît ! À l’heure qui lui plaît ! se répéta Émile. C’est maintenant ou jamais, maintenant ou jamais ! » Porté par l’énergie du désespoir, il bondit de son fauteuil et, gonflant le torse tout en se dressant sur la pointe des pieds, il secoua dans sa direction le journal qu’il tenait à la main et lui lança : « Oui, mais pas plus tard que cela ! »

L’intention, on le voit, y était, le ton aussi, mais les mots, eux, n’avaient tout simplement pas suivi. On ne saura d’ailleurs jamais si elle entendit sa remarque incongrue et, dans ce cas, ce qu’elle en fit. Elle se contenta en effet de claquer la porte derrière elle comme si de rien n’était, comme si Émile n’avait pas existé. Quant à lui, épuisé d’avoir fait montre de tant de farouche volonté, il se laissa tomber dans son fauteuil et redevint celui qu’il avait toujours été.

Après quoi Émile rentra définitivement dans le rang. Néanmoins il vivait mal ce nouveau servage, cette réclusion à perpétuité que la vie lui imposait. Il avait mis tous ses espoirs d’émancipation dans l’école, mais il avait très vite déchanté. Il avait ensuite placé toutes ses espérances dans le travail, mais il avait aussi très vite déchanté. Et voilà qu’ayant finalement tout misé sur le mariage, il se rendait compte à présent que plus aucun espoir ne lui restait.

S’il avait été familier avec l’enseignement de Socrate qui, tout comme lui, avait eu pour femme une vraie mégère, Émile aurait sans doute compris qu’une épouse acariâtre a au moins l’avantage de rendre son homme plus philosophe. Mais Émile n’avait jamais lu les dialogues de Socrate. Contrairement à ce dernier qui avait su puiser de nouvelles forces dans les tracas que sa femme lui causait, il se mit donc à dépérir petit à petit. L’affection cardiaque qu’il avait héritée de son père le rattrapa, et il finit un jour, le cœur brisé, par mourir dans son lit sans faire de bruit.

Étonnamment (ou peut-être pas), il avait tenu à ce qu’assistent à l’ouverture de son testament les quatre personnes ayant le plus pesé sur sa misérable existence. Outre sa veuve et sa mère (qui avait toujours bon pied bon œil) se trouvaient ce jour-là chez le notaire sa patronne, la receveuse des postes, ainsi que son ancienne institutrice (toujours bon pied bon œil elle aussi). Une fois tout ce monde installé, l’homme de loi ouvrit solennellement le testament d’Émile et le parcourut des yeux un bref instant. Puis, s’étant éclairci la gorge, il lut, d’une voix claire et posée : « Voici mes premières volontés. ».


F I N
© Percy Kemp 2013


 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
Cette femme autoritaire avait reporté tout son désir de domination sur son unique rejeton.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Prince de Percy Kemp, (Seuil) sort en librairie le 7 février (www.prince-percy-kemp.com).
 
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