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Histoire courte
La paresse est mère de tous les vices


Par Percy KEMP
2013 - 04
Comment j’en suis arrivé à cette extrémité ? Je vais vous le raconter. C’est à cause de ma paresse. Plus précisément de ma paresse intestinale. C’est elle qui est à l’origine de tous mes malheurs. Le refus obstiné de mon organisme d’évacuer régulièrement ses pertes m’aura mené à la mienne. Ce qui, vous en conviendrez, est pour le moins ironique.

Aussi loin qu’il m’en souvienne, mon transit intestinal a toujours été capricieux. Adolescent, il m’arrivait déjà de rater mes selles quotidiennes. À l’époque, je n’en ressentais néanmoins aucune gêne. À l’école, la lenteur de mon métabolisme faisait même mon affaire : j’étais bien vu de mes professeurs car jamais je ne demandais la permission de quitter la classe pour aller aux toilettes. Année après année, je demeurai, de fait, un élève exemplaire. Excellant en outre dans les jeux du stade, je me disais, non sans philosophie, qu’on ne pouvait être le meilleur en tout : il fallait bien laisser quelque chose aux autres. Et dans ma magnanimité, j’avais décidé de laisser mes condisciples remporter la course aux W-C. Non, aussi loin que je m’en souvienne, jeune, jamais ma constipation ne me posa problème.

Tout changea cependant lorsque je me mariai. Je croyais avoir trouvé la femme parfaite ; elle se révéla, hélas, être plus que parfaite. Je dis hélas parce que le mieux, on le sait, est l’ennemi du bien. Je m’explique. Outre qu’elle était merveilleusement belle et élégante, éminemment désirable et aimante, exceptionnellement raffinée et intelligente, et tout à fait attentionnée et compétente, Marielle avait la particularité de déféquer avec la ponctualité d’une horloge suisse de qualité. Certes, elle n’allait pas jusqu’à faire « coucou, coucou » quand l’appel de ses boyaux la prenait, mais elle ne se rendait pas moins immanquablement aux W-C aussitôt réveillée. Célibataire, j’avais vécu à mon propre rythme intestinal, aussi lent et irrégulier fût-il ; une fois marié, je fus confronté au rythme intestinal métronomique de Marielle. J’avais cru, en l’épousant, gagner une compagne. Je me retrouvai avec une championne de l’hypogastre à côté de qui mon transit faisait figure de vrai cancre.

Durant les premières années de notre mariage, je ne souffris à vrai dire pas trop de cet élément de comparaison. J’avais alors mon travail, qui m’accaparait et m’empêchait de trop penser à ma constipation. Ce n’est qu’une fois à la retraite que les choses tournèrent au vinaigre. N’ayant jusque-là vécu que pour mon métier, je n’avais en effet ni hobby ni passion particulière. Retraité, je restais cloîtré chez moi à longueur de journée, ma constipation occupant toutes mes pensées. Libéré des objectifs professionnels que je m’étais jadis fixés, réussir à faire mes besoins devint vite mon unique objectif. Chaque défécation, aussi risible et insignifiante fût-elle, était pour moi une victoire, et chaque visite infructueuse aux toilettes – et Dieu sait s’il y en avait ! – une effroyable débâcle.

Mon système nerveux végétatif végétant, comment s’étonner qu’en me narguant jour après jour, en venant constamment me rappeler, et ce dès mon réveil, les défaillances de mon transit, l’infernale mécanique intestinale de Marielle me soit devenue insupportable ? Comment s’étonner que j’en sois arrivé à haïr cette femme que j’avais tant aimée ?

Sans doute aurais-je continué à me ronger, nourrissant mon ressentiment envers elle, n’eût été son accident de santé. C’était il y a neuf mois de cela. Je traînais encore au lit lorsque j’entendis un bruit sourd provenant de la salle de bains où elle était entrée peu auparavant pour son rituel excrétoire matinal. Lorsque je l’appelai, m’enquérant de ce qui se passait, elle ne me répondit pas. Pas plus qu’elle ne réagit quand je lui demandai si tout allait bien. Intrigué plus qu’inquiet, je me levai et allai dans la salle de bains. Je l’y trouvai étendue par terre à côté des toilettes, inerte et sans connaissance, sa chemise de nuit blanche ramassée sur ses hanches. J’avoue qu’à ce moment-là, poussé par une force mystérieuse, ce n’est pas sur elle que je me penchai, mais sur la cuvette des W-C. C’était une cuvette dite « à l’allemande », munie d’une plate-forme sur laquelle les matières expulsées venaient gentiment se déposer, permettant à l’intéressé de les examiner à loisir s’il le souhaitait, avant que de s’octroyer – ou non – un satisfecit et de tirer la chasse d’eau. En quarante ans de vie commune, jamais je n’avais eu l’occasion de voir les excréments de Marielle, et le spectacle qui s’offrait maintenant à moi me rendait vert d’envie. Baignant dans un centimètre d’eau claire sur fond de porcelaine immaculée s’étirait, lascif, le plus bel étron qu’il m’ait jamais été donné de voir. Même dans mes rêves les plus fous, jamais je n’aurais imaginé que pût exister une chose aussi parfaite. C’était un étron digne d’une carte postale. Une véritable œuvre d’art née de boyaux talentueux auxquels insufflait vie un système nerveux viscéral de génie. Marielle, me disais-je, subjugué, était le Mozart de l’étron. Et dire que jour après jour elle réussissait à faire cela du premier coup, en un seul mouvement continu et sans effort aucun. On était loin, hélas, des piètres crottes de bique dont j’accouchais, moi, dans la douleur et après d’interminables labeurs. C’était cela qui me désespérait. Et ce fut cette image d’étron parfait qui, en s’imprimant à tout jamais sur ma rétine, m’incita, Salieri envieux que j’étais, à me débarrasser de Marielle.

Le diagnostic que fit la médecine du malaise qui l’avait terrassée ce matin-là dans la salle de bains m’offrait, croyais-je, l’opportunité de le faire en toute impunité. On lui diagnostiqua en effet un sérieux problème aux cervicales, problème susceptible de causer des pertes de connaissance aussi imprévisibles que brutales. On lui conseilla d’ailleurs d’éviter tout mouvement brusque de la tête, et on lui interdit aussi de prendre le volant : trop dangereux, et pour elle et pour autrui. Or, si ces conseils avisés restèrent sans effet sur Marielle qui prenait la vie comme elle venait sans jamais trop s’angoisser, ils ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd. Armé de ces précieux renseignements, je m’arrangeai pour la convaincre que l’air marin de la Normandie lui ferait le plus grand bien. Là, du côté d’Étretat, alors que nous nous promenions un jour de grand vent sur le chemin des douaniers surplombant la mer, je lui donnai une petite poussée. Le sol se déroba alors sous elle, et elle tomba du haut de la falaise, dessinant une courbe parfaite avant d’aller se déposer sur la craie blanche en contrebas puis de disparaître dans les remous aquatiques. Toute une allégorie, en somme, si vous voyez ce que je veux dire.

L’immolation de Marielle tel un agneau sacrificiel fut pour moi une véritable libération. De fait, après sa disparition, mon transit jusque-là désespérément poussif s’emballa, puis il atteignit une belle vitesse de croisière. Je déféquais désormais quotidiennement. Qui plus est, sans effort aucun, et à des heures régulières. Du jamais-vu auparavant. À mon âge avancé, c’était inespéré. Miraculeux, même. Peut-être pas autant que Sarah donnant à Abraham un enfant à quatre-vingt-dix ans passés, mais miraculeux tout de même, avouez-le. Et s’il est vrai que mes étrons, que j’étudiais longuement et contemplais amoureusement sur la porcelaine blanche de la cuvette « à l’allemande », n’approchaient jamais la perfection de ceux de Marielle, que m’importait, puisque c’étaient là mes étrons ? Après tout, Sarah se formalisa-t-elle qu’Isaac ne ressemblât point à Apollon, et s’en plaignit-elle au Très-Haut ? Non.
Cette douce félicité, cependant, ne dura pas. Quelques mois plus tard, j’étais à nouveau en proie au désespoir. Non que le remords me rongeât ou que Marielle me manquât. Ce qui me manquait cruellement, c’étaient le suspense et l’extrême tension qui avaient jalonné ma morne vie de retraité au temps heureux de ma constipation. Des années durant, aller aux toilettes avait été pour moi un challenge, et en ressortir une fois le devoir accompli l’objectif quotidien que je m’étais fixé. Déféquer ou ne pas déféquer, telle était la question qui avait donné un sens à mon existence. Or, à présent que je faisais mes besoins sans surprise et dès le réveil, je n’avais plus rien à faire de la journée, plus rien pour occuper mon esprit. Non seulement j’avais perdu le seul but qui me restait dans la vie, mais ma raison de vivre aussi.

Comment s’étonner, après cela, que j’en sois arrivé là où je suis aujourd’hui : perché sur une chaise avec, autour du cou, une corde dont j’ai arrimé l’autre extrémité à la grosse poutre du salon ? Et tandis que je m’apprête, sans regret aucun, à donner un bon coup de pied dans cette chaise qui me retient encore ici-bas, je ne puis m’empêcher de me demander si, en relâchant tous mes muscles, la pendaison ne me fera pas déféquer post mortem et, auquel cas, à quoi ressemblera ce dernier étron que je ne verrai jamais. Se rapprochera-t-il, dans la mort, des admirables colombins que Marielle produisait de son vivant ?

Je vous disais bien que la paresse, même intestinale, était mère de tous les vices : après l’envie, après la haine et le ressentiment, après le meurtre et après le suicide, ne voilà-t-il pas qu’elle me fait aussi pécher par vanité ?

F I N

© Percy Kemp 2013
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
J’avais cru, en l’épousant, gagner une compagne. Je me retrouvai avec une championne de l’hypogastre.
 
2017-06 / NUMÉRO 132