FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Histoire courte
L’homme souverain


Par Percy Kemp
2013 - 05
Le soleil londonien, qui n’est pourtant pas connu pour être matinal, était bien haut dans le ciel quand Carter se réveilla ce jour-là. Ce n’était pas dans les habitudes de Carter de se lever si tard. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’était dans ses habitudes de se lever tôt. Pour tout dire, Carter n’avait aucune habitude. Il y avait longtemps que son réveil avait rendu l’âme et que son horloge biologique s’était déréglée. Depuis, il vivait sa vie au gré de ses humeurs et sans pensée aucune pour le temps qu’il avait cessé d’égrener.

S’étirant, puis s’extirpant nonchalamment d’entre les draps défraîchis, il alla soulager sa vessie et se débarbouilla au lavabo qui lui servait de pissotière d’appoint et, à l’occasion, d’évier de cuisine. Après quoi il mit sa seule chemise décente, son unique cravate, son unique costume et sa seule paire de vraies chaussures, et sortit de chez lui sans verrouiller la porte et sans un regard pour la famille qu’il n’avait plus. Gravissant les marches reliant ses pénates à la rue, il remonta vers Balham High Road en saluant les ménagères et les commerçants à tour de bras tel un véritable notable de village, et finit par pousser la porte poisseuse du Dino’s Café.

C’était l’heure creuse ; le maître de céans qui s’ennuyait entre deux services lui fit un accueil volubile dans un anglais fortement teinté de sonorités latines. Dino n’était pourtant pas italien. De son vrai nom Drago Bagic, il était né à Split. Ce pourquoi il forçait sur l’accent italien. Il avait compris qu’aux yeux des Anglais, les émigrés s’étageaient le long d’une échelle protocolaire de préséance. Et sur cette échelle, qui était tout sauf alphabétique, les Italiens étaient bien mieux placés que les Croates et autres ressortissants balkaniques.

Ce matin-là, ce Dalmatien qui jouait au Napolitain servit à Carter un copieux petit déjeuner anglais fait d’œufs sur le plat, de saucisses, de bacon, de tomates cuites et de pain frit. Ce dernier y fit honneur tout en aidant son dispensateur de protéines et de calories à enrichir son vocabulaire et améliorer sa grammaire. Après quoi il se fit servir un cappuccino qui, tout comme Dino, n’avait d’italien que le nom et, ignorant le tabloïd londonien que le restaurateur accommodant mettait gracieusement à la disposition de ses clients, il prit la Balham & Clapham Gazette, demanda à Dino un stylo et retourna s’attabler, le dos tourné au comptoir, cette fois, signifiant ainsi à son élève que la leçon du jour était terminée et qu’il ne souhaitait plus être dérangé.

Ouvrant le journal à la page des petites annonces, il entreprit de lire méthodiquement les offres d’emploi, le stylo à la main. Il en encercla une – pour un poste de mécanicien au garage MG du coin –, une autre – pour un poste d’archiviste à la bibliothèque municipale –, une troisième – pour un travail d’infirmier au dispensaire local –, et enfin une dernière – « Recherche ingénieur informaticien, cinq ans d’expérience, connaissance du russe souhaitable ». Assez étrangement, alors que d’autres, dans sa situation, auraient sélectionné les offres d’emploi selon des critères de penchant ou de qualification, lui les choisissait sur une base purement géographique : celles qui retenaient son attention se situaient toutes dans un périmètre de deux cents mètres autour d’un axe central allant de Balham High Road au sud, à Clapham Road au nord.

Ayant terminé sa lecture, Carter restitua à Dino son stylo et sortit, la gazette sous le bras, sans prendre la peine de régler sa note, mais non sans avoir lancé à son hôte, en guise de paiement, un « ta » de gratitude, agrémenté d’un « cheerio » d’adieu. Une fois sur le trottoir, il s’adossa à l’arrêt de bus le plus proche et laissa passer, sans bouger, trois impériales d’affilée. C’est seulement quand il reconnut Fred au volant de la quatrième impériale qu’il daigna monter à bord.

Il faudrait peut-être préciser que Carter ne payait jamais les trajets qu’il effectuait dans l’autobus que conduisait Fred, pas plus qu’il ne réglait les repas qu’il prenait chez Dino ou les boissons qu’il consommait au pub du coin. L’argent, qu’il n’avait d’ailleurs pas, n’entrait nullement en compte dans les relations qu’il entretenait. En lieu et place de cela, il avait élaboré un système de troc dans lequel chacun, finalement, se retrouvait : Fred le véhiculait dans l’espoir qu’il l’aiderait à améliorer son jeu de go ; M. Khan, son propriétaire pakistanais, le laissait occuper une chambre sur cour anglaise en contrepartie de petits travaux d’entretien dont il se chargeait dans l’immeuble ; Mme Parker, sa voisine septuagénaire, lavait et repassait son linge en échange de ses courses et de l’exercice quotidien qu’il assurait à Rusty, le petit jack russell remuant qui refusait de vieillir au même rythme qu’elle ; Tom, le tenancier du King’s Head, l’approvisionnait en pintes de bière et en snacks en échange d’un coup de main au bar ; quant à Dino, Carter le réglait en verbes irréguliers.

Carter avait jadis eu un emploi respectable, une maison confortable, une voiture fiable, une épouse convenable, un bambin adorable et un chat indécrottable. Mais la crise avait changé tout cela : son employeur avait fini par lui donner son congé, ses nerfs l’avaient lâché, sa femme l’avait déserté en emportant dans ses bagages les deux quadrupèdes de la maisonnée, et il s’était vite retrouvé avec une pile de traites impayées, une dépression carabinée, et pour toute compagnie une flopée d’huissiers.

Il avait bien tenté de remonter la pente, de renouer avec son statut de travailleur et de recouvrer, comme on dit, sa dignité, mais la chance ne lui avait pas souri. Ou peut-être l’avait-elle fait, mais cela lui avait échappé. Toujours est-il qu’il fut exclu du cycle de la production et de la consommation. Il apprit alors à vivre sans sa carte de crédit et son chéquier, sans sa maison hypothéquée, sans sa voiture, sans son mobile et sans son PC. Mais il se traça aussi une ligne de fuite à laquelle il dut finalement son salut : le marché mondial lui avait dérobé son statut de producteur ; il rejeta le rôle ingrat de consommateur qu’on lui avait assigné. Tant et si bien qu’il en oublia jusqu’à l’existence de l’État-Providence, de la Barclays, de Visa, de Mercedes, de Nokia, de Microsoft et de British Telecom. Ils en firent d’ailleurs de même avec lui, et il finit, tout naturellement, par passer à travers les mailles de leur filet : il n’avait plus ni matricule d’imposition fiscale ni numéro de Sécurité sociale, il ne payait plus ni pension ni taxe sur la valeur ajoutée, son nom ne figurait plus dans aucune banque de données ni sur aucune liste de marketing, et il échappait à tous les codes barres, à toutes les puces informatiques et plus généralement à toute connectique. Il n’était plus relié à rien. Il était devenu totalement indépendant dans la mesure, justement, où rien, ni personne, ne dépendait plus de lui.

Ayant finalement souhaité à Fred une bonne journée, Carter descendit du bus dans Clapham High Street et finit par s’arrêter devant une start-up flambant neuve dont il poussa la porte en verre aussi timidement qu’il sied à un demandeur d’emploi. Quand il annonça à la réceptionniste éthérée qu’il venait pour l’annonce, elle commença par s’étonner qu’il n’eût pas pris la peine de téléphoner. Elle finit néanmoins par le mener jusqu’à une salle de réunion où elle le laissa, non sans lui avoir demandé, aussi gentiment qu’il sied à une salariée s’adressant à un chômeur de longue durée, de bien vouloir patienter. Carter, qui n’avait plus aucune notion du temps et ne savait même plus ce que patienter voulait dire, prit docilement place à la table en sapin clair et jeta un coup d’œil autour de lui.

L’endroit sentait la silicone vierge, le bois écartelé, les semi-conducteurs à peine rodés et la moquette fraîchement collée. Il en était encore à découvrir les nuances olfactives du lieu quand la porte s’ouvrit sur des effluves industriels d’after-shave qui eurent vite fait de recouvrir les diverses odeurs qu’il tentait de distinguer. Cette fragrance conquérante était véhiculée par un jeune homme en tenue designer qui lui serra énergiquement la main et s’assit face à lui après avoir posé sur la table un maigre dossier de circonstance.
– Nous venons, lui expliqua-t-il, de décrocher un contrat avec une société immobilière anglo-russe qui nous a missionnés pour gérer et sécuriser le stockage et la transmission des données informatiques entre ses bureaux de Londres et de Moscou.
– Très intéressant, dit Carter.
– C’est là notre premier gros contrat. L’enjeu, pour nous, est considérable, et nous souhaitons évidemment nous entourer de collaborateurs chevronnés.
– Évidemment.
– Comme nous avons bénéficié d’un crédit de départ de la municipalité de Clapham, nous sommes naturellement tenus de donner la préférence aux habitants du coin.
– Naturellement.
– D’où la publication de l’offre d’emploi, en primeur, dans la gazette locale.
– D’où la gazette, opina Carter en brandissant la sienne.
– Ainsi, vous parlez le russe couramment.
– Pas vraiment.
– Un peu, quand même…
– Même pas.
– Pas du tout ?
– Pas du tout.
– C’est très fâcheux… Vous avez néanmoins une longue expérience du métier…
– Pas vraiment.
– Une ou deux petites années, peut-être ?
– Même pas cela.
– Vous n’avez jamais travaillé dans ce domaine-là ?
– Jamais.
– Quand avez-vous décroché votre diplôme d’informaticien ?
– Je n’en ai pas.
– Vous n’avez pas votre diplôme d’ingénieur informaticien ? Vous avez quitté l’université avant l’examen ?
– Quel examen ?
– L’examen de fin d’études, bien sûr !
– Je n’ai jamais fait d’informatique.
– Je ne vous comprends pas ! Vous n’êtes pas ingénieur informaticien ?
– Non.
– Et vous n’avez aucune expérience de ce métier ?
– Absolument aucune.
– Et vous ne parlez pas le russe ?
– Pas un traître mot.
– Mais alors, pourquoi avoir répondu à cette annonce ? Pourquoi êtes-vous ici ?

Carter prit tout son temps avant de répondre. À croire qu’il cherchait ses mots. En réalité, sa réponse était toute prête :
– Je suis venu vous prévenir qu’il ne faudrait surtout pas compter sur moi.

Un long silence s’installa entre les deux hommes, et Carter le savoura lentement. Il se sentait plus libre que jamais. Et il pensait déjà au plaisir qui l’attendait au garage MG, au dispensaire local, ainsi qu’à la bibliothèque municipale. La journée, se disait-il, s’annonçait bien.

F I N

© Percy Kemp 2013
 
Cette nouvelle est parue une première fois sous le titre de « L’homme sans valeur ajoutée », dans Nouvelles pour la liberté (Paris : Le Cherche Midi, 2003). 
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
Le marché mondial lui avait dérobé son statut de producteur ; il rejeta le rôle ingrat de consommateur.
 
2017-05 / NUMÉRO 131