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God Bless the Shower, and America


Par Percy Kemp
2013 - 06
Cela faisait une bonne trentaine de minutes que Donald Campbell était sous la douche. Ce n’était pourtant pas un homme extravagant. Loin de là. Par ses origines écossaises et son éducation presbytérienne, il était même enclin à la parcimonie. Pourtant, tout économe qu’il fût de son temps comme de son argent (Time is money, n’est-ce pas ?), il avait déjà largement dépassé la durée moyenne d’une douche – qui est de dix minutes – et consommé (gaspillé, aurait dit feu son père) plus de quatre cents litres d’eau, soit trois fois la quantité statutaire outre-Atlantique. En réalité, ce matin-là, Donald Campbell s’était oublié. C’est qu’il réfléchissait. Il faisait même plus que cela : il révisait entièrement sa vision du monde.

Enfant, du temps où son père lui faisait une lecture quotidienne des Saintes Écritures, il avait cru le monde divisé entre ceux qui craignaient le Très-Haut et ceux qui Lui tournaient le dos. Par la suite, à la puberté, il avait découvert que le monde se divisait entre les filles et les garçons. Plus tard, quand la flamme qui avait pour un temps animé son mariage avec Barbara eut disparu, il s’était même persuadé que le monde était divisé entre ceux qui entraient dans une pièce et allumaient la télé, et ceux qui y entraient et l’éteignaient. Plus récemment, après le cataclysme du 11-Septembre, il s’était laissé convaincre que le monde était divisé entre « eux » et « nous » : entre les barbares et les civilisés. Mais il savait désormais que rien de tout cela n’était vrai. Le séjour qu’il venait d’effectuer en Écosse à la recherche de ses racines pictes avait été pour lui à ce propos une véritable révélation, et il se disait à présent que si le monde était bien divisé en deux – et il l’était ! –, c’était assurément entre ceux qui étaient « douche » et ceux qui étaient « bain ».

Un mois durant, dans les chambres d’hôtes des Lowlands comme dans les gîtes des Highlands, il avait dû en effet se contenter de bacs d’eau stagnante où il était contraint de cohabiter avec toutes les saletés qu’il avait ramassées durant la journée. Et à chaque fois il était sorti de son bain convaincu qu’il reprenait avec lui la fine pellicule impure dont il aurait justement voulu se débarrasser.

À présent qu’il était de retour dans son Amérique natale, il s’en donnait à cœur joie sous sa douche, tout heureux de voir l’eau pure et courante – galopante, même – s’abattre sur lui, glisser sur sa peau, libérer ses pores encrassés et disparaître par le trou d’évacuation, emportant avec elle tout ce qui n’était pas vraiment lui. Et ne voilà-t-il pas qu’il s’offrait même le luxe de pisser ! A-t-on jamais vu quelqu’un pisser impunément dans son bain ?
Debout dans la cabine de douche embuée, Donald Campbell s’adonnait donc avec délectation au pouvoir que lui conférait la robinetterie sophistiquée, en usant et en abusant, contrôlant à sa guise le débit de l’eau, sa température, sa pression, sa précision, sa direction. Selon son humeur, l’eau se déversait sur lui en trombe ou s’interrompait, le caressait ou le fouettait, dilatait ses pores ou les contractait, visait le haut de son crâne ou le bas de son dos, l’aspergeait ou l’enveloppait tout entier.

Debout dans sa douche, Donald Campbell était véritablement le maître de l’eau : il l’asservissait. Entre ses mains, elle devenait un corps malléable à souhait. Pure énergie, elle le transportait là où il le souhaitait. Un petit tour à gauche, et il était sous les tropiques ; un tour à droite, et il se retrouvait dans l’Arctique ; un cran, et c’était le crachin ; deux crans, c’était l’averse ; trois, une véritable pluie de mousson. Autant dire que sous sa douche, Donald Campbell faisait la pluie et le beau temps. Et n’eût été son éducation religieuse, il n’aurait pas hésité à dire qu’il était Dieu le Père.

A-t-on jamais eu un tel sentiment de puissance dans un bain ? Évidemment pas. Ceux qui s’immergeaient dans des baignoires remplies d’eau ne contrôlaient rien du tout. Ou alors si peu. Une fois qu’ils s’étaient fait couler un bain et qu’ils s’y étaient à leur tour coulés, ils en devenaient les prisonniers. Certes, il leur était toujours possible d’ajouter un peu plus d’eau en ouvrant le robinet ou d’en ôter en soulevant la bonde, de réchauffer légèrement leur bain ou de le refroidir un tantinet, mais ils faisaient tout cela laborieusement, approximativement, et surtout lentement. Très lentement. Alors qu’il lui suffisait, lui, de décider d’une chose, pour que l’eau répondît immédiatement à son souhait : au quart de tour, dans le vrai sens du terme !

Pour tout dire, sous sa douche, Donald Campbell avait le sentiment qu’il dominait l’eau, tandis que ceux qui prenaient des bains se laissaient, se disait-il, dominer par elle. D’ailleurs, n’était-il pas debout dans sa douche, alors que les autres demeuraient couchés dans leur bain ? Couchés, et donc passifs ? De là à penser que ceux qui étaient « bain » subissaient la vie les bras ballants alors que ceux qui, comme lui, étaient « douche » la prenaient à bras-le-corps, il n’y avait qu’un pas, qu’il franchit allègrement.

Ce jour-là, en sortant de sa douche, Donald Campbell se félicita ardemment que son père ait jadis quitté le Vieux Continent pour le Nouveau Monde. Tant qu’il serait en Amérique et tant qu’il y aurait des douches, se disait-il en se frictionnant énergiquement avec sa serviette de bain, il serait immanquablement dans le camp des gagnants. God bless the shower, entonna-t-il ensuite, pleinement satisfait de lui-même et de son mode de vie américain. Et God (et Gold) bless America, évidemment.

F I N

© Percy Kemp 2013
 
 
Cette nouvelle a paru dans le numéro du printemps 2001 de Maison française sous le titre « God Save the Shower ». 
 
 
Illustration de Mansour el Habre ©
Le monde était divisé en deux, entre ceux qui étaient « douche » et ceux qui étaient « bain »
 
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