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2018-04 / NUMÉRO 142   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Tragique mascarade


Par Charif Majdalani
2017 - 12


L’obtention le mois dernier du prix Goncourt par Éric Vuillard a provoqué un début de polémique et un léger désarroi parce qu’en couronnant L’Ordre du jour, les jurés ont ainsi consacré un récit ressortant davantage de ce que l’on appelle depuis quelques temps la « non-fiction », donnant de ce fait le sentiment de légitimer une littérature non romanesque. Mais c’est oublier ou ignorer l’évolution contemporaine du roman, un genre qui développe depuis vingt-cinq ans des formes et des modèles neufs qui parfois s’éloignent de la fiction pour dire le monde d’aujourd’hui, pour réfléchir sur le passé ou sur notre condition humaine.

Dans cette veine, et à l’instar d’écrivains aussi divers que Patrick Deville, Jean Rolin, ou Pascal Quignard, Éric Vuillard construit depuis des années une œuvre dans laquelle il relit de manière originale certains des moments traumatiques de l’histoire humaine, de la Révolution française à l’épisode colonial en passant par la Première Guerre mondiale. L’Ordre du jour s’inscrit dans ce projet global. 

L’Ordre du jour raconte les premiers et insolents succès du nazisme à travers l’épisode de l’Anschluss, c’est-à-dire l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne en 1938. Mais le propos de Vuillard est évidemment plus ample, puisqu’il commence avec les tout débuts de l’ascension du parti nazi. Le récit s’ouvre en effet sur la réunion des grands industriels allemands (de Krupp à von Opel en passant par Reuter ou von Siemens) autour de Goering en 1933, une réunion à l’issue de laquelle l’industrie allemande se soumet complaisamment à l’extrême droite. Suit une formidable description de la visite en 1937 de lord Halifax, ministre des Affaires étrangères britannique au même Goering, visite au cours de laquelle Halifax ne remarque rien ou feint de ne rien remarquer à l’évidente et obscène mégalomanie de son homologue. Le ton du livre est donné, et on n’a plus après ça qu’à suivre la lente démission du monde devant les agissements allemands face à l’Autriche, et surtout l’incroyable mascarade que furent non seulement les tractations diplomatiques mais aussi la soumission autrichienne et enfin l’annexion farcesque de l’Autriche par son voisin.

Tout cela, Vuillard ne le raconte jamais en historien, mais bien en romancier, en essayant de pénétrer et de comprendre les attitudes individuelles, en décrivant (et souvent en inventant, ou en recréant de manière fictionnelle) les rouages mentaux des principaux protagonistes (Halifax, Chamberlain, Seyss-Inquart, Schuschnigg ou Ribbentrop) face aux mouvements incontrôlables et imprévisibles de l’Histoire. Remontant dans le passé de chacun et reconstituant sa généalogie psychologique, Vuillard accorde du coup moins d’importance aux faits célèbres qu’à tout ce qui, dans l’intimité des consciences ou derrière les murs des salles de réunions, a joué à faire arriver le monde là où il en est arrivé. Et c’est ainsi que l’on découvre comme si on y était coltiné l’affreuse vulgarité de Hitler ou de Goering, la misérable faiblesse des dirigeants autrichiens, le snobisme aveuglant des politiciens britanniques, à travers des scènes anthologiques tels la montée des marches du Reichstag par les grands industriels allemands ou le fameux déjeuner à Londres en l’honneur de Ribbentrop le jour même de l’annonce de l’Anschluss.

Mais ce qui est aussi frappant dans le récit de Vuillard, ce n’est pas seulement le sentiment que l’horrible drame qui se prépare est le résultat des agissements de détraqués qui réussissent à berner des incapables et à soumettre des hommes d’argent et de pouvoir à leur volonté. À cette description terrifiante d’une marche suicidaire de l’Histoire, Vuillard renchérit en dévoilant la manière avec laquelle la farce sinistre que fut l’Anschluss va être « représentée » de manière à apparaître comme un moment entièrement maîtrisé, effarant de puissance voulue et de théâtralité maîtrisée. Vuillard décrit la lamentable entrée des troupes allemandes en Autriche, les pannes des panzers, les embouteillages qui bloquent la marche de la troupe nazie. Or de tout cela, il montre que rien ne va rester dans l’imaginaire humain, parce que la propagande allemande, et son cinéma documentaire, vont trafiquer les images, et transformer cette ridicule invasion en une marche glorieuse et irrésistible. Ce que L’Ordre du jour met en évidence de manière saisissante, c’est la manipulation des événements et la très relative objectivité des faits historiques qu’on nous a toujours donnés à imaginer. Il nous rappelle également que toutes les représentations que l’on se fait de l’Histoire ne sont en définitive que des montages de récits, des choses re-fabriquées tant par les historiens que par les propagandistes de tout bord qui construisent pour nous des réalités qui n’ont rien à voir avec la vérité de ce qui a eu lieu. 

 BIBLIOGRAPHIE
L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, Actes Sud, 2017, 160 p.
 
 
 
 
2018-04 / NUMÉRO 142