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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le Choix de l’Orient
Entre la réalité et la fiction


Par Ninette Harfouche
2013 - 01
Fils du comédien grec Yanis Alexakis, Vassilis est l’auteur de plus d’une quinzaine d’ouvrages, dont notamment La langue maternelle, prix Médicis 1995. Son roman le plus récent, L’enfant grec, se démarque de l’ordinaire et fonde une nouvelle ère d’écriture. La bipolarité des sujets abordés, façonnés à la manière baudelairienne, embarque le lecteur dans l’histoire de l’homme, partagé entre « la vie et la mort, la santé et la maladie, le mouvement et l’immobilité, le geste et la parole, le mensonge et la vérité (…) ».

Ainsi, la vie et toutes ses vicissitudes se présentent dans ce roman, riche par ses allusions, remarquable par sa diversité, et subtil par la perspicacité de ses propos. « Il n’y a pas de vraie frontière », expression qui, quoiqu’elle close le roman, fraye le chemin irrévocable, menant à « la liberté guidant le peuple ».

L’enfant grec du XIXe siècle (poème paru dans Les Orientales de Victor Hugo) qui, voulant user « d’une balle et de la poudre » pour se libérer, revient au XXIe siècle, portant une plume et une « feuille blanche », la seule qui puisse être, selon Vassilis Alexakis, une émanation de soi, voire un synonyme de vérité.

Alexakis, dans un style naturel et souple, où la phrase, dépourvue de toute fioriture, glisse gracieusement, se veut le critique de la littérature des époques précédentes, dont l’héritage se résume, à ses yeux, à des « mensonges » légués par les héros des « Classiques illustrés » qui ne nous ont offert de la réalité qu’une vision partielle, partiale et erronée, jugeant que la vraie littérature est celle d’actualité, capable d’endosser la misère de tout peuple. 

Mené à la première personne, le récit présente un narrateur écrivain qui évoque son premier roman Le Sandwich, roman de Vassilis Alexakis lui-même, et s’ouvre sur le « souvenir des jours un peu longs et un peu tristes » d’un personnage qui, s’appuyant sur ses béquilles, entame sa promenade dans le jardin du Luxembourg, lieu romanesque sans conteste, dans le seul désir de compenser son infirmité précaire. En promeneur solitaire, à la manière rousseauiste, il scrute le lieu qui lui assure la reviviscence des souvenirs de son enfance au jardin de Callithéa. Dès lors, un incessant va-et-vient entre les deux jardins s’inaugure, peuplant le monde du personnage par les héros de son enfance, Robin des bois, Tarzan, Long John Silver…

La grandeur de ce roman s’impose de par sa situation à la croisée des époques, des langues et des genres. De l’autofiction à l’historique, du social au pamphlétaire, les pistes se brouillent, et la narration se fait l’écho des cris du peuple grec clamant la liberté (1941-1944). De là, une triade s’instaure : auteur, narrateur et personnage forment une seule entité oscillant dans un double lieu, réel et fictif, qui élabore la portée connotative du roman. Cette binarité incite le personnage à opérer un voyage initiatique et interminable dans l’espace et dans le temps et esquisse la quête d’une « identité », mot-clé du roman, qui s’effectue à travers une descente aux enfers, dans les catacombes de Paris ou encore dans le Voreux de Zola, là où réalité et vérité se voient – paradoxalement – plus claires, où le dépaysement total et le dépassement des frontières mènent vers un nouveau monde, un monde où le manque de communication est aboli, suppléé par la voix des ancêtres. Elle s’exécute encore par un retour aux mythes fondateurs où le personnage, oscillant entre le jardin de Callithéa, lieu de l’enfance/innocence, et celui du Luxembourg, lieu de la déambulation ou de l’errance, rencontre les misérables d’Hugo, victimes de la corruption des dirigeants d’État.

Le jardin pluridimensionnel du Luxembourg s’avère l’emblème du Grand Théâtre de Guignol, où les êtres humains deviennent des poupées condamnées au silence, manipulées par un fil devenu, sous la plume d’Alexakis, la seule feuille d’automne persistante, offerte à la statue de bronze placée sur un banc au milieu du jardin du Luxembourg, allégorie de la Mort qui vient tout ravager.

Cette feuille d’automne résistante est le fil de soie qui sépare la réalité de la fiction.



 
 
© Thierry Suzan
 
BIBLIOGRAPHIE
L’enfant grec de Vassilis Alexakis, Stock, 2012, 316 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163