FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Le Choix de l’Orient
Dans l’ombre de Fitzgerald


Par Jabbour DOUAIHY
2007 - 12
Francis Scott Fitzgerald, alias Goofo, le baladin de la « génération perdue » – selon l’expression de Gertrude Stein –, vu par sa femme. Zelda Sayre Fitzgerald, la fille du juge conservateur, « la petite salope bourgeoise de Montgomery », mariée à l’étoile montante de la littérature et de la société new-yorkaise, « squattée » par Gilles Leroy, auteur d’une quinzaine de titres depuis 1987. En refermant le livre et même après avoir lu l’avertissement final, le lecteur d’Alabama Song reste persuadé d’avoir goûté au plaisir intense d’une sorte de biographie à la première personne. Pourtant, tout est fiction, tout est roman dans ce journal intime (où l’auteur court le risque évident d’être vampirisé par son personnage) qui feuillette les pages de vingt années de la vie de Zelda : Leroy ne pouvait qu’enrichir son « sujet » de toute l’humanité avec laquelle un bon romancier « rembourre » son personnage, l’attirant, comme il l’avoue, dans des lieux où elle n’a jamais été, ou bien lui attribuant le rêve d’un enfant avorté qu’elle aurait eu de son amant aviateur… Le résultat est un portrait étonnant d’une femme qui ressemble au ciel changeant de son pays (« J’ai épousé une tornade », disait Scott à ses amis), passant d’un sentiment d’ « éternité » aux côtés de l’homme (et du démon) de sa vie à la solitude et la déchéance de l’asile psychiatrique où elle trouvera la mort dans un incendie.

Cette voix féminine sensible et charnelle exprime le destin exemplaire d’un être tourmenté entre une modernité blessée et une nostalgie tardive pour son Alabama natal et sa nourrice : « Auntie est partie et je comptais sur elle pour mourir dans ses bras, bercée comme avant dans son parfum de tubéreuse, de cannelle et de pain d’épice. » Même dans sa retraite psychiatrique forcée, cette voix reste étonnamment cohérente et lucide. C’est que l’auteur défend son héroïne presque sur toute la ligne, depuis son aventure avec l’aviateur, « l’homme nu de l’amour » jusqu’à son enfermement non justifié. Dans un beau jeu de miroirs, Zelda était aussi écrivain (mais également peintre et apprentie danseuse), provoquant la jalousie de Fitzgerald qui lui pillait ses notes et ses écrits pour en faire des nouvelles alimentaires pour subvenir aux besoins financiers de leur couple nomade.  Ces deux « derniers romantiques » n’auront habité que dans les hôtels de luxe : New York, avec la drogue et la jalousie derrière la renommée (« C’est nous qui avons inventé la célébrité et son commerce ») et les paillettes, Paris avec ses bals cosmopolites et les bars d’invertis de Montparnasse, les arènes de Barcelone où « la barbarie fut doublement flattée » et où, juste après la messe du dimanche, « on file à la plaza de toros voir cracher le sang. Le sang et les tripes ». Sans rater Antibes et la Côte d’Azur.

Gilles Leroy parvient magistralement et avec beaucoup d’amour à réhabiliter Zelda Sayre en femme libre et combien tourmentée. Couronné par le prix Goncourt 2007, son roman a pu, avec passion et brio, ressusciter cette « Southern Belle » pour en faire un personnage tragique.

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Alabama song de Gilles Leroy, Mercure de France, 2007, 192 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164