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Le Choix de l’Orient
Le Choix Goncourt de l'Orient 2019 révélé in extremis le 17 décembre


Par Joséphine Hobeika
2020 - 01
Depuis le 17 octobre, la vie des Libanais a radicalement changé, et le traditionnel Salon du livre de Beyrouth qui a lieu d'ordinaire en novembre, a été reporté, ainsi que les événements qui devaient s'y tenir. La huitième édition du Choix Goncourt de l'Orient, parrainée par l'Académie, et organisée en partenariat avec l'AUF (Agence universitaire de la Francophonie) et l'Institut français du Liban, faisait partie des rencontres très attendues par le public. Cette distinction littéraire est le fruit d’une sélection de 37 jurys d’étudiants, provenant des universités d'Arabie saoudite, de Djibouti, d’Égypte, des Émirats arabes unis, d’Irak, d’Iran, de Jordanie, du Liban, de Palestine, du Soudan et de Syrie. L’année passée, c’est le roman de David Diop, Frère d’âme (Seuil, 2018) qui a été sélectionné, puis traduit en arabe, aux éditions Dar al-Farabi (Liban). Cette année, le Prix a été décerné à Le Ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah, publié chez Gallimard.

La proclamation publique de l’issue de la délibération à huis clos aurait dû se tenir le 16 novembre à Beyrouth, et être assurée par Paule Constant et Bernard Pivot. Mais en raison de la situation actuelle, cette proclamation s’est faite le 17 décembre à l’Institut français du Liban, en arabe et en français, par les deux plus jeunes étudiants du grand jury et avec la participation à distance de Pierre Assouline. Elle a été suivie d’un débat public entre les étudiants, modéré par la présidente du grand jury Salma Kojok.

Paule Constant se réjouissait de rencontrer « ces étudiants confrontés à une littérature étrangère dans une langue étrangère, pour en faire la matière de cette expérience intime qu’est la lecture ». Quant à Bernard Pivot, il avait fait remarquer à L’Orient littéraire qu’il y a une certaine cohérence dans les choix littéraires des étudiants du Moyen-Orient : « Chez tous les écrivains qu’ils ont primés – de Mathias Énard en 2012 à David Diop l’an dernier – il y a un point commun : ces livres, à travers les destins fictifs de leurs personnages, traitent de réalités sociales ou historiques. C'est un extraordinaire outil de partage des connaissances, de découverte d'autres manières de vivre et de penser. Face à la violence sans cesse renaissante des hommes, j'ai envie de croire qu’il y a là, sinon un progrès, du moins une espérance. » Depuis, Bernard Pivot a démissionné de son poste de président de l’Académie Goncourt, et c’est Pierre Assouline, membre de l’Académie, qui a généreusement répondu à nos questions. 

En quoi le fait d'avoir maintenu le Goncourt-Choix de l'Orient est-il pour vous chargé de signification ?

Cela permet de bien montrer l'importance que l’Académie Goncourt accorde à cet événement. Nous sommes venus à Beyrouth il y a plusieurs années, nous étions tous présents et nous y avons même voté notre liste, que nous avons dévoilée au Liban. Un attentat avait eu lieu peu de temps auparavant dans le centre-ville, et nous souhaitions marquer notre solidarité, tout en encourageant le rayonnement de la langue et de la culture françaises. Nous en avons gardé un excellent souvenir.
Le Choix Goncourt de l’Orient fédère un nombre de pays conséquent, et on a bien vu sur place qu’il était très suivi. Nous avons été impressionnés par la qualité du français des membres du jury, et par leur intérêt. Leur implication très forte au cours des différentes discussions montrait un vrai goût pour la littérature. Nous sommes désolés pour le report du Salon du livre de Beyrouth de cette année. Néanmoins, le débat public s’est fait d’une manière virtuelle.

Comment ressentez-vous la démission de Bernard Pivot, qui vient de quitter son poste de président de l’Académie Goncourt ?

Son empreinte est très forte, c'est quand même la personnalité culturelle la plus importante de France, donc pour nous c'est une tristesse. Bernard Pivot était notre président, et il est très aimé ; il a un rayonnement exceptionnel, aussi bien en France qu’à l’étranger. Nous avons beaucoup voyagé ensemble, et c'est l'ambassadeur de la langue et de la littérature françaises dans le monde de manière permanente depuis 40 ans. Partout où l’on va, les gens lui parlent de ses émissions de télévision comme si c’était hier, alors qu’elles ne passent plus à la télévision depuis longtemps. Ce qui m’a frappé à chaque fois, c’est l’extrême gentillesse des gens à son égard, mais aussi leur admiration et leur gratitude. Je ne connais pas d'autre exemple d'une telle empreinte sur le public.
En même temps, on comprend parfaitement sa décision, il a 85 ans et souhaite profiter de ses enfants et petits-enfants, surtout pendant l’été, qui est la période où on lit le plus pour le Goncourt.

D’un point de vue plus personnel, un événement avec Bernard Pivot vous a-t-il plus particulièrement marqué ?

Lorsque j’ai été élu à l’Académie Goncourt en 2012, c’est Bernard Pivot qui m’a accueilli, car on se connaissait depuis très longtemps. Il m’a tenu les propos suivants : « À partir d’aujourd’hui on ne se vouvoie plus, on se tutoie, parce qu’ici c'est la règle, et tous les jurés se tutoient, quel que soit l'âge. » Ce fut un choc pour moi, car on travaillait ensemble depuis 25 ans, et on se vouvoyait.
Pour l’instant, le poste de président de l’Académie Goncourt n’a pas encore été pourvu, une élection interne aura probablement lieu le 20 janvier.
 
 
D.R.
 
2020-01 / NUMÉRO 163