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Exposition
Walid Raad au Louvre : une méditation sur l’histoire de l’art arabe


Par Georgia Makhlouf
2013 - 03
C’est vendredi 19 janvier que s’est ouverte l’exposition de Walid Raad au musée du Louvre, et qu’a été mis en vente le livre qui accompagne cette exposition intitulé Préface à la troisième édition. Ces deux événements qui se situent dans le contexte de l’ouverture des nouveaux espaces consacrés au département des arts de l’Islam constituent le premier volet de la collaboration entre le musée et l’artiste, collaboration qui va durer trois années consécutives et qui a démarré il y a un an. Le Louvre s’est engagé depuis plusieurs années déjà dans de nouvelles formes de partenariat très innovantes avec des artistes contemporains, plasticiens, musiciens, metteurs en scène ou écrivains. Mais c’est la première fois qu’une résidence d’artiste d’une telle ampleur est menée. Il faut dire que Raad est l’artiste libanais le plus connu à l’étranger et que ses œuvres ont été présentées entre autres à la Kunsthalle de Zurich, The Whitechapel Gallery de Londres, la Biennale de Venise, le Festival d’automne à Paris, etc. C’est dire si l’on éprouve fierté et curiosité mêlées lorsqu’on s’y rend. 

On parvient à la salle dite « de la maquette » après avoir traversé le Louvre médiéval, longé la muraille de Philippe Auguste et les fossés. On parcourt ainsi les siècles et, sans transition, on est projeté dans l’hypermodernité. Car lorsqu’on pénètre dans la salle plongée dans la pénombre, et en fonction du déroulé de la vidéo de 13 minutes qui tourne en continu, on peut distinguer à peine quelques ombres ou deviner des formes, apercevoir des contours, observer des objets, être baigné dans des couleurs. Les spectateurs se déplacent silencieusement ou en chuchotant, comme si le caractère énigmatique de l’œuvre, combiné à l’absence d’éclairage direct, imposait une certaine forme de concentration ou de silence. Marcella Lista, commissaire de l’exposition, explique que le projet que le Louvre a initié avec Raad a pour objet l’histoire de l’art dans le monde arabe. Raad, dit-elle, « mène une réflexion sur l’histoire des collections, la notion de document, le rapport à la connaissance, et le dispositif fictionnel de la constitution des archives – méthodes d’archivage et sens des objets archivés ». La première étape de son travail a abouti à trois productions exposées aujourd’hui, poursuit-elle : l’installation suspendue, sorte d’« architecture flottante » qui se compose d’une série de portes de musées – le Metropolitan, le MOMA de New York, la pinacothèque de Milan, etc. Cette suspension serait comme une invitation à un trajet dans les musées occidentaux qui disposent de collections en lien avec le monde arabe. Elle est éclairée par des lumières en provenance de la vidéo. La vidéo est la deuxième création de Raad, et elle a été réalisée à partir de photographies d’objets appartenant aux collections des arts de l’Islam du Louvre. Raad, précise-t-elle, n’a pas lui-même photographié ces objets, car il souhaitait se tenir à distance d’eux. En revanche, il en a extrait des matériaux, des formes, des couleurs qu’il a retravaillés et qui ont donné naissance à de nouvelles images, incluses dans la vidéo. Mais également à des objets hybrides et énigmatiques qui sont reproduits dans le livre. Le livre est donc la troisième pièce du puzzle. Il ne s’agit pas d’un banal catalogue d’exposition, mais d’un véritable livre d’artiste accessible au plus grand nombre et qui, à travers les « énigmes optiques » qu’il contient, manière d’inventaire très personnel des objets de la collection, invite le lecteur à une forme de « méditation visuelle ». « Ici, une reliure iranienne du XVIIIe siècle, à décor floral peint, se glisse dans le contour d’un manche de poignard en jade moghol du XIXe, sculpté en tête de cheval. Là, une tête princière en ronde bosse réalisée en Iran au tournant du XIIe siècle est découpée par la forme d’un bol également iranien, du XVe. » La deuxième étape du travail aura lieu à l’automne 2014 dans le département des arts de l’Islam. Walid Raad « infiltrera » le département, c’est-à-dire que les objets qu’il a conçus seront créés et placés dans les vitrines aux côtés des objets issus des collections.
Walid Raad explique que c’est le projet de création du Louvre à Abou Dhabi qui a été le déclencheur de son travail. Prenant conscience que des objets issus des collections du Louvre allaient voyager, il a eu envie de les photographier avant leur périple ; mais lorsqu’il a appris qu’un certain nombre d’entre eux étaient en réalité non pas exposés mais en caisses, il a été amené à s’interroger sur le statut des objets dans les réserves d’un musée. Il s’est ensuite engagé dans un long processus de prise de contact avec les différents espaces du Louvre, les personnes en charge des objets, les archives et les photographies disponibles. Raad aime à raconter une petite fable qu’il situe en 2016, le jour de l’ouverture du Louvre à Abou Dhabi. Un Émirati s’arrête à la porte du musée, incapable d’en franchir l’entrée. Car il perçoit qu’il y a là non pas une porte mais un mur, et affolé, il se retourne vers la foule en hurlant : « Attention, arrêtez, n’entrez pas ! », ce qui a pour conséquence qu’il est menotté et emmené à l’hôpital psychiatrique. Le lendemain, la presse titrera : « Un déséquilibré perturbe l’inauguration du Louvre. Il prétend que le monde est plat. » Cette fable ne s’achève pas sur une « morale », comme dans les fables traditionnelles, mais se veut une invitation à la réflexion. 

Nous poursuivons l’échange en tête à tête, toujours dans la pénombre. Raad s’explique sur la démarche qui a été à l’origine de l’Atlas Group, projet commencé en 1989 et qui explorait les guerres du Liban sous la forme d’archives documentaires, produites ou simplement collectées. Lorsqu’il les produit lui-même, Raad attribue les documents à d’autres contributeurs, historiens, photographes ou simples citoyens. Il leur confère ainsi une existence fictive et affirme que cette démarche lui permet d’éclairer la notion de traumatisme et de penser les traces laissées par les traumatismes dans les mémoires, les rêves ou les symptômes. « J’aime penser que je travaille toujours d’après les faits, précise l’artiste. Mais je pars du principe acquis qu’il y a plusieurs types de faits ; certains sont historiques, certains sociologiques, émotionnels ou économiques, et certains sont esthétiques. Et certains de ces faits, parfois, ne peuvent être expérimentés que dans un espace que nous appelons fiction. » Raad cite volontiers les travaux du penseur irakien Jalal Toufic pour suggérer que les œuvres de création « sont littéralement éclipsées par les traumas de l’histoire », guerres, conflits, mutations géopolitiques. Il émet l’hypothèse que, pour les artistes d’une époque donnée, un certain nombre de formes, de couleurs, de lignes deviennent inaccessibles. Non en raison de leur disparition matérielle, mais par la manière immatérielle dont ils ont été affectés par les conflits les plus violents et dramatiques. Une culture formelle « se retire », s’abstrait des possibles du langage présent.

Son intérêt pour la guerre et le travail de mémoire est quelque chose que Raad partage avec un grand nombre d’artistes très actifs sur la scène libanaise et dont il se sent très proche : le collectif Ashkal Alwan, la Fondation arabe de l’image, mais également Akram Zaatari, Rabih Mroue, Ghassan Salhab, Joanna Hadjithomas, Khalil Joreige et d’autres encore. Ses liens avec le Liban sont donc nombreux, vivants et fertiles. Il y revient régulièrement et y puise la matière de ses aventures intellectuelles et artistiques. Car s’il vit aujourd’hui à New York et enseigne à l’école d’art The Cooper Union, il est né à Chbanieh en 1967, a vécu au Liban jusqu’en 1983, y a gardé de nombreux liens et… une partie de son âme.




 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Préface à la Troisième Édition de Walid Raad, texte français / anglais / arabe, 20 x 27 cm – 28 illustrations, coédition Bernard Chauveau Éditeur / Musée du Louvre, 2013, 28 p.
 
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