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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Antoine Courban
2016-10-06
Il y longtemps, très longtemps, je devais avoir 13 ans environ quand j’ai eu le coup de foudre pour le grand amour littéraire de ma vie : Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Depuis cette lointaine époque, ce chef-d’œuvre de Gracq demeure la découverte toujours renouvelée de moi-même et de l’univers composite, chrétien et musulman de ma ville natale de Tripoli embaumée par les tubéreuses et les jasminées à l’automne et par les orangers en fleurs au printemps.

Enclin à la rêverie, Le Rivage des Syrtes fut pour moi un choc dont les échos retentissent encore aujourd’hui, en dépit de mon âge avancé. Son héros, ou son anti-héros Aldo, c’était moi. Ma ville Tripoli c’était bel et bien cette mystérieuse cité fictive d’Orsenna impossible à situer sur une carte. Pour moi, ce ne pouvait être que Tripoli et ses familles marchandes, puissantes, conservatrices, aux traditions poussiéreuses, aux usages sociaux d’un autre âge. Quant au lointain et imaginaire Farghestan de Gracq, il était naturel qu’il soit identifié à la vieille ville des Mamelouks et des Croisés, avec ses ruelles, ses souks, ses vieilles maisons qui se chevauchaient, ses nefs d’églises transformées en impasses, ses mosquées, ses hammams et ses caravansérails. L’Orsenna et le Farghestan de Gracq étaient à la fois amis actuels et ennemis de toujours. Il en était de même pour l’Aldo que je croyais être entre mes deux villes de Tripoli. Il y avait le Tripoli-Orsenna, la partie de la ville que j’habitais à la lisière des immenses et mystérieux vergers. Il y avait aussi le Tripoli-Farghestan, la vieille ville qui ployait sous le poids des siècles. Dans ma tête, Tripoli-Orsenna, plutôt chrétienne, vivait une étrange relation avec le Tripoli-Farghestan musulman. Une relation faite de grande proximité conviviale et sociale, mais enrobée du mystère de l’éloignement de cet autre musulman. Du haut de la forteresse de Maremna, identifiée au Château de Saint-Gilles qui surplombe la ville, mon regard les embrassait toutes les deux avec une émotion amoureuse et des images lyriques que le style somptueux de Gracq m’inspirait.

Longtemps après, en Europe, je me suis retrouvé tout seul à poursuivre mes études et travailler sur les bords de la Meuse, loin de ma ville natale et de ma Méditerranée. Et pourtant, Le Rivage des Syrtes consolait invariablement ma nostalgie car, à chaque lecture, je retournais chez moi, dans le cadre familier du Tripoli que mes rêveries d’enfant avaient reconstruit dans ma tête.
 
 
© D.R.
 
2017-06 / NUMÉRO 132