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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Lorenzaccio de Musset


Par Gérard BEJJANI
2014 - 01
Il est encore beau celui qui est venu au monde sans amour. « Encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange », celui que la mère ne berce plus, celui dont elle n’embrasse plus les joues couleur de soufre. Oui, encore beau le spectre hideux qui ne se reconnaît plus lui-même dans les souillures de son cœur. 

Marie l’appelait Renzo quand elle le voyait rentrer de son collège, les livres de Plutarque sous le bras, l’idéal au front, le goût de la vérité sur les lèvres. Le diminutif affectueux, presque virginal, le destine à une vie pleine de potentialités : Lorenzino, « pur comme un lis », qui croit à la vertu, ou Lorenzaccio le débauché qui a le mépris de tout. « Suis-je un Satan ? Lumière du ciel ! », s’affole-t-il en voyant se creuser tous les jours un peu plus le schisme en lui : l’ange déchu cohabite avec la face diurne, il la viole et la dévore sans pitié. Depuis quand n’est-il plus Lorenzeo, le poète qui jouait de la guitare, à l’image de Tebaldeo dont il moque aujourd’hui la conception noble et libre de « l’art, cette fleur divine » ? Jaloux de l’enthousiasme qu’il a perdu, il cherche même à soudoyer le peintre qui lui répond : « Je suis artiste. J’aime ma mère et ma maîtresse ». Lui ne regarde plus Florence que comme une catin dont il décapite les statues. Et, pour se joindre à l’orgie carnavalesque de la cour, il se travestit en Lorenzetta qui s’évanouit à la vue d’une épée et se balance comme une anguille aux côtés d’Alexandre.
Quand Philippe Strozzi, l’intellectuel aux mains propres, lui demande pourquoi il tue Alexandre, Lorenzaccio ne sait pas trop quoi lui dire. Le meurtre constitue pourtant son seul but depuis qu’il s’est fait le compagnon du duc pour mieux le tromper et débarrasser le pays de son oppresseur. La première lecture est d’ordre politique, surtout si l’on se souvient que l’ébauche initiale de George Sand s’intitule Une Conspiration en 1537. La pièce de Musset aurait pu mettre en jeu les rivalités autour du pouvoir illégitime du duc, mais il n’en est rien puisque Lorenzaccio constate, une fois son acte commis, qu’il « étai(t) une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement ». Le tyrannicide n’a donc aucune envergure et, au lieu de remplacer son cousin au trône, Lorenzaccio se retrouve « plus creux et plus vide qu’une statue de fer-blanc ». Le successeur d’Alexandre, Côme de Médicis, n’est qu’un « planteur de choux », un pion dominé par le cardinal Cibo. « Il faut que tout change pour que rien ne change », écrit Lampedusa pour signifier la vanité des révolutions et de la politique en général. 

Le régicide se fait en réalité moins pour le bien collectif que pour soi-même, il se lit comme un acte personnel. En tuant le duc, Lorenzaccio espère se tronquer de son suffixe dépréciatif pour redevenir le vierge et le bel d’autrefois. Ce meurtre, confie-t-il à Philippe, c’est tout ce qui lui reste de sa vertu. Alexandre représente son double négatif, l’animal, le tigre en lui, l’archétype de l’ombre selon le concept de Jung. Or l’erreur de Lorenzaccio est de penser qu’en supprimant ce « conducteur de bœufs », il recouvrera sa pureté, que l’air du ciel sera doux et embaumé à nouveau, la « nature magnifique ». Il découvre trop tard qu’il « porte les mêmes habits », qu’il « marche toujours sur (ses) jambes » et que sa gaieté est encore « triste comme la nuit ». L’homicide n’aura donc été qu’un suicide et Lorenzaccio ne pourra que finir assassiné à son tour, sans même un tombeau. On ne se purge pas de son ombre, on apprend à l’accepter, à l’intégrer dans sa chair vivace et indivise.

Cependant, comment admettre que l’homme est à la fois une chose et son contraire, beau et sale, monstrueux et divin, mâle et femelle ? Et que la nuit de sang soit en vérité une rencontre nuptiale ? La scène du meurtre, longtemps préparée, s’ouvre sur le terme « mignon » que le duc adresse à Lorenzo. Au lieu de Catherine la vertueuse qu’Alexandre attend dans son lit, c’est le mignon qui rentre l’épée à la main. Et au lieu de hurler, de se débattre, de résister quand le stylet le frappe, Alexandre se retourne et lance à son meurtrier une douce supplique : « C’est toi, Renzo ? » La connotation érotique se dessine : le duc s’abandonne presque aux coups de son Renzo, il se laisse prendre par lui, et le meurtre ressemble à une étreinte passionnée, la mort et le désir se confondent comme dans toutes les grandes histoires d’amour. Lorenzaccio promet alors de garder la morsure au doigt du duc comme une « bague sanglante ». L’« inestimable diamant » scelle à jamais les noces entre les deux amants. On comprend enfin l’homosexualité du personnage qui ne s’attache à aucune femme et reste confiné dans le giron maternel, incapable de désirer un autre que lui-même, à la fois convoité et haï, parce que lui renvoyant en miroir sa déchéance. On ne s’étonne pas non plus que les metteurs en scène aient souvent opté pour des acteurs androgynes : Sarah Bernhardt en premier, Renée Falconetti, mais aussi Gérard Philipe et Francis Huster.

Et, d’une adaptation à l’autre, alors que la pièce ne devait être qu’un spectacle dans un fauteuil, Renzo, Lorenzetta, Lorenzino, Lorenzaccio continue à filer son âme blessée sur les planches et à espérer le royaume des mères, le royaume des artistes. Il est là, plus beau et plus étrange que jamais, il nous inquiète et séduit à la fois, et n’a pas fini de révéler en chacun de nous, cette part obscure et insondable, « l’énigme de (notre) vie », notre richesse inavouée.



Prochain article : Henry James, L’autel des morts.
 
 
Affiche d'Alphonse Mucha - 1896
On ne se purge pas de son ombre, on apprend à l’accepter, à l’intégrer dans sa chair vivace et indivise.
 
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