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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le brocart de Teru Miyamoto


Par Gérard BEJJANI
2015 - 01
J’ai toujours rêvé de tisser ma toile, en fils d’or et d’argent, comme une femme, comme Pénélope. Comme toutes celles qui n’ont plus que leurs doigts ou les mots pour combattre l’attente. Le silence. 

Dix ans déjà sans que Aki ait jamais parlé de son divorce survenu du jour au lendemain, sans qu’elle ait jamais entendu le pourquoi de l’adultère, du désamour d’Arima. Comment en est-elle arrivée là ? Ô mon Dieu, l’effet de cet appel du commissariat, à cinq heures du matin, pour lui apprendre que son mari avait déclenché une affaire de double suicide dans une chambre d’hôtel ! Par quel miracle avait-il échappé in extremis au seppuku perpétré par sa maîtresse, avec pour toute trace une blessure au cou ?

Quand elle le revoit, au hasard d’une « étrange machinerie », dans une télécabine, tout lui revient, tout remonte à la surface du giron de la montagne pour l’envahir par à-coups, dans le balancement du câble au-dessus de la forêt comme de l’inconscient. Les « déchirures des masses de feuillages » où la cabine s’enfonce deviennent les feuilles épistolaires par lesquelles elle décide enfin de panser les déchirures de son cœur. Aki transforme son mutisme non en une lettre de revanche, mais en une douceur verbale qu’elle entame un 6 janvier, « sans préambule », dans une écriture tremblée, « se dégradant et se déformant curieusement à l’approche de la fin ».

Les retrouvailles dans le huis clos de la cabine mettent Aki et Arima face à face, à nu devant la vérité pendant vingt minutes au moins. Il s’agit d’une scène de reconnaissance : elle aperçoit la cicatrice sur le côté droit, il lui demande si le garçon « manifestement attardé » est son fils. Le handicap de Kiyotaka, qu’elle assume avec fierté devant tous, elle en a soudain honte devant son ex-époux. Il l’a prise en flagrant délit de vulnérabilité, et sa question « C’est votre fils ? » la fouette au visage parce qu’elle lui rappelle que oui, elle l’a eu, toute seule, ce fils, sans lui, sans son amour, dans une sorte de parthénogenèse qu’elle aurait tant voulu éviter.

Arima, à son tour, raconte sa version de la rencontre inopinée dix ans après leur séparation. Impatient, il monte précipitamment dans cette télécabine « où il y avait déjà quelqu’un », puis aussitôt descendu, il se hâte vers le chalet d’où, caché près de la fenêtre, il observe longtemps Aki et son fils appuyé sur ses béquilles. Tout en lui est urgence, course, fuite en avant. Tout en elle est, au contraire, pas lent, gravité, confrontation de la vie. Au dedans fade du chalet s’oppose le dehors édénique, au prosaïsme du poêle répond la poésie des étoiles que la femme et l’enfant regardent dans le parc des Dahlias. À la modernité point d’autre remède que la contemplation, la contemplation féconde de la maternité, de l’ancien Japon.

L’ex-mari, lui, flirte avec le Japon des enseignes, des chiffres et du profit économique. Pourtant, il demeure « un long moment à (la) même place », il apprend à se fixer, à convoquer la mémoire, à reconnaître la grâce dans les béquilles de son fils, qui ne sont finalement que le reflet de sa blessure au cou. Et si Aki disparaît et réapparaît plusieurs fois « à l’angle du chemin », c’est parce que Arima doit faire l’effort de la saisir, elle qu’il n’a pas su garder. Ni regarder. Elle incarne cette intermittence, ce monde flottant, l’ukiyo-e sur lequel il faut savoir poser ses yeux. En vain. Alors la plume tente sa chance, elle convertit la vision évanescente, la fulgurance, notre finitude en papier à lettres, longtemps caressées.

Plus Aki se dérobe à sa vue, plus il écrit et, au lieu de cacher sa relation épistolaire comme dans le passé son adultère, il la révèle cette fois-ci à Reiko, sa deuxième épouse. Ironie du sort : « Moi, je l’aime bien celle qui a été ta femme », lui confie Reiko après avoir lu religieusement, « sans bruit », les sept lettres de l’Absente. Sept pour que le cycle s’achève et se renouvelle, pour que Aki renaisse sous les traits de Reiko qui ne cesse de pleurer en lisant, à la manière d’un rite funéraire, d’un deuil, mais aussi d’une purgation qui s’apprête à faire peau neuve. Car « être vivant et être mort, c’est peut-être la même chose », songe Aki en écoutant la trente-neuvième symphonie de Mozart, qui va de l’adagio à la confiance, à la pureté intérieure conquise pas à pas. L’écriture comme la musique fondent, dans une « résonance semblable aux rythmes de la nature », l’égalité ontologique entre la peine et la joie, elles tissent toutes deux un dialogue de métamorphose et de résurrection entre les êtres.
Revenue à la vie, Aki repose sa plume, même si « on peut continuer ainsi à écrire sans fin ». Au lieu des reproches, le soutien mutuel l’aura conduite à la guérison, à la séparation psychique dont elle a longtemps été incapable. Elle se trouve enfin apaisée de cette émotion que l’on éprouve lorsqu’on voit les « fleurs de mimosa se répandre en poudre ». Elle a surtout compris la nécessité de la souffrance, de la cicatrice qui est « la plus puissante des sources d’énergie qui permette de vivre cette vie humaine ». Avoir survécu, explique-t-elle à Arima, c’est avoir droit à une seconde naissance. Cela ne sert à rien de dissimuler le traumatisme, les béquilles, l’écharde dans la chair. On essaiera tout au plus de la recoudre par une lettre jetée à la mer, de refiler la trame des mots, dans cette profondeur enfouie en nous et éternellement réveillée.

Je suis devenu, avec Reiko, allongée sur le ventre et prise dans sa lecture comme dans les rets du brocart, le lecteur-tisserand adressant ses prières à « cet univers qui cache des lois et une machinerie étranges », pour que les personnages aient un avenir heureux une fois le livre refermé, même si leur bonheur ne me contient pas. Il m’est toujours permis d’attendre Tanabata, la fête japonaise des étoiles, la septième nuit du septième mois, au cours de laquelle les dieux m’accorderont de retrouver, moi aussi, dans la voie lactée, mon amant de Saint-Jean.



Prochain article : Federico Garcia Lorca, Noces de sang.
 
 
D.R.
L’écriture comme la musique fondent, dans une « résonance semblable aux rythmes de la nature »
 
2020-01 / NUMÉRO 163