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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Noces de sang de Frederico Garcia Lorca


Par Gérard BEJJANI
2015 - 02
«Me gustaria que fueras una mujer » (« J’aurais aimé que tu sois une fille. »), regrette la mère du fiancé quand il s’apprête à sortir, au début de la pièce, le couteau dans la poche. On croirait entendre Vicenta Lorca Romero qui a couvé, elle aussi, son premier enfant, Federico, comme une âme délicate. Ou le vœu de Federico lui-même, mon semblable, mon frère, qui a toujours préféré la plume aux fourches, la broderie aux armures.

C’est au théâtre que Garcia Lorca donne libre cours à ses fantasmes androgynes. Parce qu’il est homme (après tout), il projette en Léonard son élan pour l’interdit et la transgression, en approchant la fiancée qui n’a pas de nom et qui n’est pas pour lui. Nouvellement marié, il se sent brutalement réveillé par son ancien amour, qui existe ab origine, bien avant l’ouverture des rideaux, dans les coulisses. Le temps ne guérit rien, les murs ne protègent personne « quand les choses arrivent à nos centres ». « Brûler et se taire sont la pire des damnations », s’exclame-t-il, haletant, à l’accordée qui lui résiste vainement. On ne peut pas comprimer l’esprit furieux de la terre qui pénètre dans la zone la plus reculée et la plus débridée de l’être. Quand Léonard se retrouve dans l’aire de la fiancée, sa voix résonne de volupté et de démence, comme celle de Lorca qui méprise la tiédeur, les tabous religieux et sociaux. La frustration est contre-nature. La chair fume, plus forte que l’orgueil conjugal, que la prudente claustration, l’errance propre au désir humain se libère de la sédentarité qu’elle s’est inutilement imposée. « Il faut suivre le chemin du sang », déclare le bûcheron au troisième acte, et la fiancée s’avoue vaincue à son tour : « Ta voix me tire, je sais que je vais me noyer, mais je la suis. » Dans quel océan, quel précipice sinon ceux de la sensualité, des instincts, de la passion ?

« Toujours il y a faute ! », reconnaît Lorca avec Léonard. Il s’agit d’une culpabilité presque innée, ontologique, dès le moment où le poète découvre avec douleur que ses goûts l’éloignent de la femme, du mariage et de la famille : « mon corps chaud me commande et il dérobe mon âme ». La noce exerce sur Lorca une telle fascination qu’il en chante l’épithalame en même temps qu’il la rend impossible, porteuse de mort. Pourquoi sinon parce qu’elle représente ce qu’il aurait voulu obtenir et qu’il ne peut obtenir à cause de son homosexualité ? À défaut d’y accéder, il transforme les noces en dionysies où il laisse jaillir les mauvaises herbes, les « éclats de verre » qui se piquent dans sa langue avant de danser leur ronde macabre. L’étreinte érotique se vit dans un « linceul bordé de violettes », Éros côtoie Thanatos, et le cheval emporte les amants clandestins dans la mort, « là où ceux qui (les) cernent ne pourront pas aller ».

La promise abandonne son futur époux au beau milieu des fiançailles et se soumet délicieusement à la bête psychopompe. Garcia Lorca s’imagine alors femme consentante, victime du plaisir furibond, qui supplie Léonard de l’emmener « de foire en foire, avec, comme étendard, les draps de (sa) noce au vent ». Comme elle, il rêve le rapt de Ganymède, l’enlèvement d’Europe sur le dos d’un homme beau comme un géranium et fort comme un taureau. Aller lui suffit. Et, sans détour, sans honte aucune, couverte de plaies, elle assume sa folie devant tous, oui, elle a choisi la perdition au lieu de la rédemption, dans le paradoxe d’une libre fatalité. 

À eux deux, Léonard et la fiancée représentent tout ce qui en Lorca tend à la régression certes, mais aussi tout ce qui, en lui, cherche l’illimité, le transcendant. Ils sont le duende, le tambour du sang, qui habite les entrailles, les profondeurs, qui tisse une couture diaphane entre la chair et la création. Cela s’appelle l’inspiration ou le génie qui, seuls, apaisent le « fleuve obscur sous la ramée », la vague de fond qui vous entraîne « comme vous pousse le coup de tête d’un mulet ». Et qui vous tue.

La chevauchée fantastique achèvera, d’un même coup de poignard, non seulement les rivaux, mais le dramaturge lui-même. La mère avait pourtant eu, dès la première scène, une attitude rebelle et prédictive : « Maudits les fusils, les pistolets, la plus petite des lames. » Alors que le fils tente de la faire taire, elle insiste et proteste : « Je vivrais cent ans que je ne parlerais pas d’autre chose. » Rien ne peut empêcher que le verbe ne se fasse chair et qu’il n’enfante le drame. La tragédie est double : celle qui se trouve dans le titre et vers laquelle les péripéties mènent inexorablement, et celle qui, par métalepse, par prémonition, concernera Garcia Lorca. La malédiction maternelle contre « tout ce qui peut fendre le corps de l’homme », contre la dague qui s’en va toujours aux champs, tel un brillant phallus, a des accents prophétiques. Tout se passe comme si Lorca, en 1932, voyait déjà son exécution qui aura lieu, quatre ans plus tard, à l’aube du 17 août 1936, dans un puits, près de la Fuente Grande que les Maures appelaient la source aux larmes. Comment rester insensible, rétrospectivement, au lamento de la mère qui conclut la pièce en s’adressant à elle-même et aux spectateurs : « Qu’on mette sur ta poitrine une croix de laurier-rose et que l’eau pleure dans tes mains tranquilles » ? Telle une pietà inconsolable, elle est l’allégorie de la terre espagnole, de la matrie qui a tout essayé pour prévenir la guerre civile, l’ère des couteaux fratricides. Mais condamnée à seulement parler, à s’inquiéter, à s’endeuiller, la mère n’a plus qu’à porter son fils, son peuple comme un christ expiatoire. Auprès d’elle, toutes les choéphores bénissent, avant l’heure, « la pluie qui mouille(ra) la face » de Federico, humilié puis tombé sous les baïonnettes odieuses des franquistes. 

L’eau rouge de Garcia Lorca aura tenté de racheter, non pas d’outre-tombe, mais de sur les planches, la barbarie du monde. Nulle autre destinée n’incarne mieux que la sienne la poésie qui meurt pour la liberté. Et pour l’humanité. Que chaque lecture, que chaque représentation louent son courage à jamais, qu’elles se souviennent de lui comme de cette étincelle au vent qui soulève les montagnes, comme d’une flamme vivante qui ne finira jamais d’étreindre la lumière. La vérité qui nous rapproche un peu plus de l’Éternel.


Prochain article : Edward Morgan Forster, Avec vue sur l’Arno.
 
 
D.R.
Rien ne peut empêcher que le verbe ne se fasse chair et qu’il n’enfante le drame.
 
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