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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Avec Vue sur l’Arno d'Edward Morgan Forster


Par Gérard BEJJANI
2015 - 03
Rien ne m’arrive jamais, à moi non plus, depuis quelque temps. Rien de fort. Rien de renversant. Rien de cette attraction irrésistible qui porte deux êtres l’un vers l’autre, l’appel des corps, l’aimantation, le désir.

Cela fait plus de cinquante pages que Lucy Honeychurch s’étiole en huis clos, dans la pensione Bertolini à Florence. Miss Charlotte Bartlett, la cousine irréprochable de Lucy, exprime son insatisfaction in medias res : « Elle nous avait promis deux chambres au midi avec vue sur le paysage. » Pas de vue sur l’Arno, autrement dit, pas d’échappée, pas de promesse d’aventure, rien justement qui puisse sortir les femmes anglaises de leur atonie. Miss Lavish, dernier pôle de cette triade désœuvrée, est une romancière à court d’inspiration, elle aussi.

Première coïncidence : à la table voisine, deux hommes les entendent grogner et leur proposent un échange : « Vous pouvez prendre nos chambres et nous les vôtres. » Un pacte se prépare au grand dam de Charlotte, offusquée devant l’audace des malotrus, Mr. Emerson et son fils George : une vue contre l’étouffement, une intrigue contre l’ennui, le masculin pour le féminin. Les recluses cèdent à la tentation, que n’auraient-elles pas accepté pour un peu plus de confort, plus d’horizon ? Elles nouent le contrat certes, mais l’anxieuse Miss Bartlett, avec les trois « t » qui encastrent son nom, recommande à sa cousine de quitter la fenêtre, parce qu’on risque de la « voir de la route ». Elles continuent de s’enfermer dans une bienséance désastreuse, propre à toute l’Angleterre édouardienne de la Belle Époque, asphyxiante pour Lucy qui en désire davantage.

Elle n’est pas venue en Italie « chercher des suavités », mais la vie ! Sortir au moins, se promener au bord de l’Arno, pousser plus loin, pénétrer dans la Piazza Signoria, jusqu’à la Loggia qui « béait, grotte à triple ouverture ». La béance désigne la disponibilité de Lucy prête à recevoir en elle la vibration tant attendue, et en même temps, le seuil textuel près de basculer, de bifurquer dans le sens d’une histoire. À peine Lucy lève-t-elle son regard sur la tour du palais que « le peuple des dieux » daigne lui fabriquer une péripétie, un coup de foudre ou un coup de poignard, puisqu’un homme vient expirer à ses pieds. Oui, soudain quelque chose lui arrive, le sacrifice d’un homme qui se penche vers elle, « comme s’il avait à lui transmettre un message important ». Il s’agit d’une passation d’énergie, d’un rite qui conduit du rien au tout, du tourisme froid et sans odeur à la primitivité italienne, de la chair désincarnée au sang de la victime, puis aux bras de George Emerson.

Deuxième coïncidence : l’intrus de mauvaise éducation se trouve ici, au bon moment, alors qu’elle s’évanouit. George, en chevalier servant, la soulève de terre dans une fulgurance dont elle se relève toute confuse. Instant fugace instant d’éternité ! Le désir s’éveille pour elle au bout de cent ans de solitude. Dès lors, même si l’on se donne toutes les convenances, même si l’on résiste et l’on se barricade, l’étincelle est entrée et qui l’a connue une fois la connaîtra toujours. Sur la place florentine comme en pleine campagne toscane, la puissance virile revient, George avance vers elle et l’embrasse alors que la voûte du taillis se ferme au-dessus d’eux. Le baiser se réduit à un seul mot, aussitôt rompu par la voix de la conscience frustrée de Miss Bartlett qui veille, « silhouette brune sur le paysage ». Il faut quitter l’Italie, battre en retraite devant la naissance de l’amour, se retrancher vite dans les demeures seigneuriales de l’Angleterre.

La deuxième partie du roman se situe donc dans un espace protégé et l’on se dépêche de fiancer Lucy à Cecil Vyse, « médiéval, pareil à une statue gothique ». Vainement. Par un troisième effet de hasard, ou parce que la romancière Lavish s’en mêle habilement, Mr. Vyse, ayant rencontré les Emerson à la National Gallery, les a amenés comme voisins et locataires de la villa Cissie. Eh oui, la fatalité sépare, la fatalité réunit, la vie n’est « peut-être qu’un nœud, un enchevêtrement, un défaut dans la fluidité universelle ». Voici George qui rôde à nouveau dans le monde prétentieux et fade de Cecil et son influence ne tarde pas à déterrer la « stupide histoire italienne ». Les mœurs se libèrent en sa seule présence, les habits tombent, les êtres retrouvent leur sensualité dans une baignade merveilleuse où il entraîne Freddy, le frère de Lucy, et même le clergyman. Ils se retrouvent nus tous les trois, « loin des autos et des sacrés chapitres », dans un paradis où tout est permis, ils courent dans le soleil, jouent aux peaux-rouges, dans une promiscuité érotique qui rapproche l’homme de sa nature originelle, car il lutte « pour bien plus que l’Amour ou le Plaisir : la Vérité compte, la Vérité compte vraiment ».

Celle qu’il faut oser s’avouer à soi-même, celle que Mr. Emerson père se chargera de révéler à Lucy au moment où elle s’apprête à s’enfuir en Grèce après avoir rompu ses fiançailles. Mais c’est une autre vérité que Miss Honeychurch, Miss Bartlett et toute la société anglaise se cachent à elles-mêmes : la part charnelle de l’homme qui ne peut être esprit seulement, intellect, vêtement, sublimation, « l’amour est du corps, il n’est pas le corps, mais du corps ». Si Lucy l’admet, elle ne refusera pas ses sentiments pour George, même s’il appartient à une classe inférieure, et avec elle, toute l’Angleterre se délestera des « voiles d’hypocrisie dont la superstition » l’a enveloppée. Tout le récit de Forster, qui se déroule en 1905, appelle au libre abandon, à l’ouverture de l’île britannique non seulement sur l’Arno, mais sur les différences sociales, au mariage des classes qui « doivent se mêler ».

Il suffit de regarder l’autre au lieu de regarder à travers l’autre, comme le fait Cecil Vyse. Il suffit d’accepter, au-delà de son reflet narcissique et autarcique, cette ombre en moi qui, en même temps me distingue et me rapproche de tous, ma part d’humanité qui, depuis toujours, préfère la vue à la cour, les champs de violettes aux presbytères, le personnage de plein air, le marin, le calicot à celui qu’on « imagine toujours dans une pièce ». Il suffit d’ouvrir largement ses fenêtres face à la beauté des collines, comme les vantaux de notre cœur soudain ranimé, comme les pages d’un livre aux vagues senteurs de la Méditerranée.



Prochain article : Albert Cohen, Belle du Seigneur.
 
 
D.R.
Tout le récit de Forster appelle au libre abandon, au mariage des classes qui « doivent se mêler ».
 
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