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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Belle du Seigneur d’Albert Cohen


Par Gérard BEJJANI
2015 - 04
«Pour la première fois vue et aussitôt aimée », ma Boukhara, mon élue, « noble parmi les ignobles apparue ». Qu’il me manque le coup de cœur qui nous découvre l’un à l’autre, emporte la raison en folies, en ondes pleines, en « rut et manège de bêtes » s’il le faut !

Tristan des temps modernes, Solal reconnaît son Yseult, la divine Ariane d’Aube, à un battement de paupières. Chevalier servant, il se hisse jusqu’au balcon de sa reine inexpugnable, se jure de la charmer en trois heures et noue avec elle une alliance jusqu’à la mort. Plus de cinq cents pages pour raconter la rencontre exceptionnelle, la fascination des âmes, le délire des débuts, la « marche triomphale de l’amour ». De quoi faire envier les lecteurs muets et amollis.

Pourtant Solal n’est pas aussi romantique qu’il le paraît. La conquête d’Ariane correspond à une stratégie hautement préparée dont il lui décline le mode d’emploi en onze manœuvres : avertir la femme, démolir le mari, jouer le seigneur, puis la farce de l’homme fort, se faire à la fois cruel et vulnérable, manifester son mépris et prodiguer ses compliments, pratiquer la sexualité indirecte, provoquer la concurrence, procéder enfin à la déclaration. Un art d’aimer à rebours en quelque sorte puisqu’il s’agit d’asservir l’autre au lieu d’entretenir l’admiration. À peine dévoile-t-il sa théorie que Solal la met en exécution. Il y réussit si bien que la seconde moitié du roman chante sa victoire sur une femme à sa merci, servile, amaigrie. Aussitôt que Solal-Thésée arrache son Ariane à son mari et qu’il se retire avec elle dans la Belle de Mai, le couple commence à s’étioler entre quatre murs, l’émerveillement ternit, les enlacements se changent en scènes de ménage et en morsures plaintives. Et, quand on ne déferle pas l’un contre l’autre, quand l’implacabilité de l’homme se radoucit par saccades, on ne trouve plus rien à se dire, sinon qu’il fait beau, ou pire, on lutte contre les coquins borborygmes, « altiers, véniels, funèbres », qui profanent la délicatesse de l’heureuse Samarcande. Ils auraient gâché leur vie pour entendre des gaz, « la grande passion n’était pas, somme toute, chose si remarquable ». Que s’est-il donc passé pour en arriver là, pour que le sublime s’inverse en agonie, en « babouinerie » ? Comment l’escapade exquise est-elle tombée si bas, dans une déréliction sans issue ?

Le retournement vient d’abord de ce que Solal et Ariane vivent un amour « chimiquement pur », qui n’admet aucune faiblesse, aucun écart, aucun élément exogène. Ils vont même jusqu’à s’imposer, dans leur demeure clandestine, le code des sonneries afin qu’ils ne se croisent pas dans l’indécence des latrines et qu’ils ne se voient qu’en état de perfection. Prisonniers d’eux-mêmes, privés de tout ancrage social, ils s’enferment dans leur monde singulier, leur idios cosmos, et entrent dans un processus inéluctable de dégénérescence. Si la relation ne se dégage pas de son manteau de nuit, de son narcissisme, si elle ne s’émancipe pas au dehors, dans le koinos cosmos, elle s’ennuie et périclite. Il faut mouvementer le désir par un rapport d’autorité, qui est « pouvoir de tuer » : Solal s’invente des entraves, un médiateur fantomatique, une violence animale qui ne se calme qu’au moment où il aperçoit sa naïve, étendue à terre, sanglotant, la tête contre le tapis. Alors seulement se réveille en lui cette « tendresse de pitié » pour la pauvre humiliée à ses pieds : « Boutonne, mon trésor, ne prends pas froid, tu es si fragile. » La méchanceté aura servi à cela : espérer, attendre la fin de la méchanceté, la consolation. Mais la trêve est toujours de courte durée.

C’est que le naufrage, pour une raison plus profonde encore, est inéluctable. Quand Ariane, épuisée par l’adversité, aspire de l’éther dans la chambre suffocante, Solal s’étend auprès d’elle, baise son visage virginal et garde sa main « jusque dans la cave où une naine pleurait, ne se cachait pas de pleurer son beau roi en agonie ». Solal semble soudain épouser mystiquement non pas son innocente au bois dormant, mais Rachel, dans un espace enfoui et utérin. Et qui est Rachel sinon l’imago de la mère qui constitue le plus puissant rival de la passion ? Solal porte en lui la nostalgie de la matrice qui, à l’aube de la vie, nous fait une promesse qu’aucune autre femme ne pourra tenir par la suite. Tout homme est voué à l’impasse affective dès lors qu’il cherche l’amour absolu, inégalable, irremplaçable de la mère morte.

Surtout quand elle prend la forme du nanisme, de ce que Cohen appelle « l’antinature » en parlant du peuple d’Israël. Solal signifie en hébreu « celui qui ouvre la voie », il a quelque chose du prophète qui renverse la figure du monstre juif en une couronne d’élection. La difformité est le signe d’une âme supérieurequi méprise les « bêtes de grande blondeur ». En Ariane, qui passe le plus clair de son temps en sa baignoire, c’est toute la race aryenne que Solal voudrait vaincre. Son programme de séduction et de domination se lit comme un règlement de comptes à l’Occident, aux croisades, aux conquistadors, et surtout, à l’antisémitisme. L’enjeu politique de la passion l’inscrit dans la logique d’une revanche annoncée, d’un échec que les chapitres ferontadvenir d’une manière presque mathématique. 

Pourtant le lecteur, une fois le gros volume rabattu, ne se souvient que d’une histoire merveilleuse où Solal et Ariane rejoignent les couples mythiques de la littérature, Pyrame et Thisbé, Roméo et Juliette, Paul et Virginie. Le dénouement rejoue le double suicide de ceux qui s’agenouillent l’un contre l’autre, l’un en l’autre, l’étreinte des « rendez-vous à l’étoile polaire ». Nous préférons à tout autre récit celui d’un amour malheureux, constate Denis de Rougemont : « Nous aimons la brûlure, et la conscience de ce qui brûle en nous » parce que la douleur « est un moyen privilégié de connaissance ». La vraie vie est ailleurs, oui « ils se retrouveraient là-bas », « ils seraient toujours ensemble là-bas », et nous avec eux. Car, sans même y réfléchir, on se lève, on les prend dans les bras, lourds et abandonnés, on les porte doucement, on les sauve du linceul de papier, à jamais on les sauve de l’oubli, de l’agonie, à travers l’abîme, à travers la page ressuscitée.



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© Jacques Sassier
« La grande passion n’était pas, somme toute, chose si remarquable »
 
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