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Œdipe roi de Sophocle


Par Gérard BEJJANI
2015 - 08
Il arrive de se demander, surtout à l’heure des bilans, s’il ne vaut pas mieux se retirer de la scène publique. Suivre l’exemple d’Œdipe qui, affolé d’apprendre son inimaginable crime, quitte Thèbes avec sa fille Antigone, la mort dans l’âme.

Pourtant, au début de la pièce, le roi s’enorgueillit de trouver à ses pieds les enfants de Cadmos, parés de rameaux suppliants. Toute la ville est venue devant le palais pour mendier le secours de celui que le pays entier acclame comme « son sauveur ». Si on savait ! Œdipe avance sur le logéion, il prend la parole, il s’expose aux habitants de la cité, accroupis sur les degrés du seuil. C’est à lui-même qu’il se trouve d’emblée confronté puisque la foule se compose de deux groupes : la jeune lignée, celui qu’il était, et le vieillard, celui qu’il sera. Pour la deuxième fois, Œdipe doit résoudre le rébus du sphinx, qui porte sur les âges de la vie : qu’est-ce qui, le matin, marche à quatre pattes, le midi, sur deux jambes, et le soir, sur trois pieds ? Quand il exhorte le prêtre à s’expliquer, Œdipe cherche encore une fois à comprendre la seule et ultime énigme : qu’est-ce que l’homme ? Et, avec lui, le spectateur se hasarde dans ce questionnement ontologique. À son épouse et mère Jocaste, Œdipe réclame plus de transparence : « Je veux savoir le vrai. » Il a déjà saisi trop d’indices pour renoncer à éclaircir son étrange origine. Le public s’est engagé trop avant lui aussi pour refuser le regard ouvert, audacieux, intelligent sur soi. Il faut que les masques tombent au-dehors, que le monstre émerge des ténèbres dans lesquelles on l’ensevelit à coup de pelles et d’opprobre. Comme on n’en a pas le courage, Œdipe prend sur lui l’ordalie qui consiste à s’examiner en pleine lumière, quitte à faire « horreur au dieu désormais », à se crever les yeux, il devient en ce sens le héros d’une extériorisation et d’une possible rédemption.

Doublement coupable d’avoir tué son père et « fécondé le sein d’où lui-même était sorti », le fils de Laïos ne peut plus rentrer dans la maison. « Qu’on ouvre les portes et qu’on fasse voir à tous les Cadméens » la disgrâce de leur roi. Il n’a plus d’autre choix que de s’éloigner d’ici, de se faire mener « hors du pays ». Sur le plan politique, le dénouement apporte une leçon de démocratie exemplaire : le tyran, qui tire son pouvoir de son inceste et de son parricide, s’exclut lui-même de la cité. Un chef qui cause les malheurs de son peuple a le devoir de se bannir selon ce que l’on appelle, au siècle de Périclès, l’ostracisme. Si seulement tous les usurpateurs de l’État pouvaient en faire autant !
Sophocle transforme le mythe d’Œdipe en procès au cours duquel l’accusateur se révèle en même temps l’accusé. Le problème surgit avec le fléau de la peste qui constitue, en termes anthropologiques, la crise sacrificielle. La violence collective demande à s’exercer sur un individu pour dépasser le danger. Qui choisir sinon la personne qui présente les signes victimaires, en l’occurrence, « l’enfant supposé » aux « pieds enflés », l’Œdipe, le boiteux qui vit « dans un commerce infâme avec les plus proches » des siens ? Il endosse désormais le statut du bouc émissaire qui, pour assurer le salut de la communauté, doit emporter dans le désert la souillure dont il est responsable, « tellement responsable qu’il ne reste plus de responsabilité pour personne », ajoute René Girard. Thèbes ne s’était donc pas trompée en implorant Œdipe de redresser la ville et de laver les misères. Lui le mal et le remède, le bourreau et la victime expiatoire, le pharmakos disent les Grecs. 

Lui l’homme, à la fois si singulier et si semblable à tout le monde. Quand le spectacle se termine et qu’on ramène les filles du roi dans le gynécée pour éviter une honte certaine, il ne reste plus que le chœur qui s’adresse à l’assemblée. Le coryphée conclut par un discours généralisant, au mode impersonnel : « C’est donc ce dernier jour qu’il faut, pour un mortel, toujours considérer. » Le cas d’Œdipe est celui de la condition humaine : personne n’est au-dessus de personne ! Il s’agit de l’assumer en suivant le chemin de la tragédie, qui nous amène à nous connaître, effroyables et pitoyables, tels qu’en nous-mêmes l’Éternité nous change. Le premier des hommes, le souverain « au nom que nul n’ignore », celui qui, au départ, s’élève dans le faste au-dessus de la houle à genoux, se découvre à la fin de la pièce le dernier des hommes : « le fils de qui je ne devais pas naître, l’époux de qui je ne devais pas l’être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer. » La quête delphique se réalise à travers la démesure et l’égarement, qui viennent tous deux de la gloire et de ses illusions : « C’est ton succès pourtant qui justement te perd », confie Tirésias. Mais ne permet-il pas aussi, avec un peu de lucidité, de se retrouver ? À condition qu’il donne lieu à une remise en question, à une sorte d’auto-accouchement puisque Œdipe va renaître de lui-même, comme s’il était son propre père. C’est à cette maïeutique que chacun de nous est convié s’il souhaite accéder à plus de sagesse ici-bas. La philosophie grecque ne dit jamais rien d’autre que l’acceptation de la nécessité, c’est-à-dire des limites de la raison qui ne peut triompher sur le temps ou prétendre au privilège des dieux, l’immortalité.

Si, peut-être, en commençant par intégrer l’Œdipe en soi, en s’appropriant son expérience qui ne craint pas d’aller vers la vie, pourvu qu’elle soit la vérité et que, même au prix d’un dérèglement de tous les sens, elle puisse convertir l’abîme en sérénité bienfaisante. 

Si, peut-être, à travers le théâtre, cette « tendance à représenter et à trouver du plaisir aux représentations », inscrite dans la nature de l’homme, affirme Aristote. On s’invente une destinée à l’aune des grands mythes, on se recrée une fable, une folie qui continue à s’étendre sur le monde, comme l’esprit de Dieu, comme le souffle de l’acteur.


 
 
Œdipe-roi de Pier Paolo Pasolini, 1967
Un chef qui cause les malheurs de son peuple a le devoir de se bannir selon ce que l’on appelle, au siècle de Périclès, l’ostracisme.
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres complètes de Louis-René des Forêts, Gallimard, « Quatro », 2015, 1344 p.
 
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