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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La mort à Venise de Thomas Mann


Par Gérard BEJJANI
2015 - 09
Je vois venir avec effroi l’âge où la nuit sert à dormir. Le corps se délabre, les rides s’abîment, la barbe fleurit en cendres, en asche. Tel Gustav Aschenbach dont la figure de cire ruisselle encore dans mes souvenirs.

S’il sort des coulisses du roman, c’est pour se promener du côté du cimetière, comme s’il devait tracer lui-même la chronique de sa mort avancée. L’écrivain y arrive dans le reflet du jour à son déclin, image du crépuscule dans lequel il s’apprête à se fondre en même temps que son œuvre et que l’Europe. À moins que l’« homme étrange » qu’il croise sous le portique de la chapelle, entre les deux bêtes de l’Apocalypse, ne lui annonce une contrée nouvelle, exotique. À moins qu’il ne lui serve de passeur pour l’étranger, là où la rêverie est encore possible. La rencontre incongrue ressemble à un pacte tacite entre Aschenbach et la jouvence que ce fils du diable lui donne l’illusion de pouvoir récupérer. Pas ici, pas en terre allemande, pétrie dans le devoir et la discipline. Mais au Sud, associé à l’évasion, à l’abandon de soi. À Venise, qui relève plus de la fable que de la réalité, plus du dérèglement des sens que des rigueurs de l’esprit.

La fable a besoin d’un prince, qui entre justement par la porte vitrée de l’Hôtel des Bains, tel un mirage, et traverse en biais la salle silencieuse devant les yeux épris d’Aschenbach. Un éphèbe d’une « grâce extraordinaire », au visage « encadré de boucles blondes comme le miel », d’une gravité si expressive qu’elle fait songer à la « statuaire grecque de la grande époque ». Face à une telle splendeur, l’Allemand se dissout dans une douce passivité où plus rien n’existe du monde connu, si bien qu’il lui faut mettre de l’ordre dans son émerveillement, saisir mentalement la beauté soudaine, en faire une entité droite et non chaotique. L’apollinien en Aschenbach prend peur, il convoque toute la froideur de sa pensée pour sublimer la tête d’Éros, « comme une fleur épanouie ».

Mais l’appel de Dionysos est irrésistible. Il suffit que l’adolescent esquisse un sourire « plein de curiosité, de légère souffrance, fasciné et fascinateur » pour que Aschenbach perde toute sa gravité hanséatique. Il n’aura plus désormais d’autre souffle qu’en Tadzio, abréviation de Tadeus, ton dieu qui, doté d’ubiquité, le fera courir partout à sa traîne. Le maître, « qui avait su croître en dignité », tombera d’un coup dans les flots étourdissants de la passion. Ne peut-on y lire une allégorie de la Belle Époque, de l’Europe, altière et puissante, prête à basculer dans la déraison et dans la guerre ?
L’erreur de l’Allemand consiste justement dans cette tendance à l’idéalisation. L’écrivain, qui attribue une aura divine au jeune Polonais, alors qu’il est sans doute un garçon comme un autre, s’engage dans une voie tragique parce qu’il ne comprend pas que le corps est corps et qu’on ne peut nier son règne au nom de la vérité intellectuelle. Que de fois, réfugié dans l’obscurité du parc, accablé de frissons, ne soupire-t-il entre lui et lui-même « la formule immuable du désir (…) absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout : “Je t’aime” » ! Plus téméraire depuis qu’il a renoncé à son départ pour demeurer auprès de son dieu, même embué par le choléra, Aschenbach se surprend en train de se parfumer, de se poudrer, de se déguiser tel un saltimbanque pour rafraîchir quelque peu son visage. Le dernier épisode de filature dans les dédales d’une Venise empestée, magnifiquement rendu dans l’adaptation de Visconti, montre une chair travestie d’où s’effacent pour un moment, un moment seulement, la peau flasque, les pattes-d’oie, les lèvres parcheminées. Le temps rattrape vite les retouches d’un Narcisse défaillant qui rase les quais sur les pas de son Tadzio adoré. La silhouette insaisissable flâne devant lui, se retourne parfois pour s’assurer de son charisme, s’arrête dans des poses lubriques, qui ne sont peut-être que la conflagration rêvée du vieillard. Ou du poète en lui qui fait l’apprentissage de la sensation qui grise, de la matérialité des ruelles, de la sueur, de la soif et des yeux couleur d’aube. La promenade vespérale du début l’aura conduit du cimetière au temple funéraire de l’amour, sans autre but qu’elle-même, que son oraison, que son élan, l’élan du mécanisme créateur.
Même si, comme toujours, l’artiste doit y laisser une goutte de sang. Plus il titube dans sa marche et plus la crème de Jouvence coule de son front comme un philtre à rebours jusqu’à ce qu’il atteigne le rivage où il aperçoit, ô sacrilège, son dieu renversé par un garçon trapu aux cheveux noirs. Comment supporter cette vision de l’adversaire brun profanant son ange blond ? Autant lui en substituer une autre, et l’imagination paniquée, exaltée de l’écrivain se dépêche de redresser Tadzio, de le faire descendre obliquement, puis entrer dans la flaque marine. Alors, comme à une impulsion, « l’image immobile » se détache, tourne le buste, une main sur la hanche et montre le large. Le geste figure un seuil pour l’artiste qui se demande quel chemin suivre, surtout que chaque posture rappelle un motif, tout à la fois peinture, écriture et sculpture, la tentation créatrice qui cherche à s’incarner dans une beauté sensible et… impossible sur terre. Tadzio s’en va sur la barque de Charon, « sans attaches et parfaitement à part du reste, les cheveux au vent, là-bas, dressé sur l’infini brumeux ». Le lointain, le vide plein de promesses, pour lequel souffre et périt le vieil écrivain, crucifié sur sa chaise au terme de sa Passion.

Ainsi meurt Aschenbach pour avoir touché à l’absolu. Pour avoir voulu asseoir la beauté sur ses genoux. Pour avoir écrit ces pages immortelles que l’on referme, après chaque lecture, avec une religieuse émotion.


 
 
Dirk Bogarde sur le tournage de Mort à Venise de
 
2020-02 / NUMÉRO 164