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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Oh les beaux jours de Samuel Beckett


Par Gérard BEJJANI
2016 - 10
Les beaux jours ont fui, ma pauvre âme. Un matin on se réveille en loques, en cafard, en dépotoir. La vie ne pardonne pas quand on la prend au sérieux.

Winnie, qui porte pourtant dans son nom la victoire, incarne a priori la condition la plus lamentable de l’être. Engoncée dans un mamelon, elle tente de se trouver une place au soleil, de tourner sa tête comme un héliotrope, alors que du premier au deuxième acte de la pièce, le talus lui est monté de la taille jusqu’au cou. Son mari Willie, une larve de volonté, se traîne à ses pieds sans que jamais ils ne s’enlacent ou se consolent. Immobile dans son corps, elle n’a plus que le haut encore alerte, heureusement.

Et elle bouge malgré tout. Malgré cette gangue qui la paralyse. Allégorie de ce que nous entassons, de ce qui nous emprisonne, les objets, les souvenirs, les habitudes, les besoins. À tel point qu’on ne sait plus faire la différence entre l’essentiel et les déchets, qu’on alourdit son existence au lieu de l’alléger. Même le temps ne progresse pas, il se dépose « ainsi de suite à perte de vue, à perte de passé et d’avenir ». Alors Winnie s’agite, elle se livre à une gymnastique oculaire, ferme, ouvre les yeux plusieurs fois, elle ne laisse rien passer, s’émerveille devant la fourmi qu’elle amplifie avec sa loupe. Elle supplée à la pauvreté du butin la richesse de l’attention. Elle a aussi la main courante, elle saisit l’étui, déplie les lunettes, se brosse les dents, revisse le capuchon, hisse l’ombrelle. Elle s’agrippe aux choses comme si elle se devait de recréer le mouvement vital dans chacun de ses gestes. 

Et elle bavarde. Comme toujours chez Beckett. Quitte à ce que l’autre ne réponde pas, qu’il ne serve qu’à donner la réplique : « Je dois dire plus. » Car pour peu qu’elle n’ajoute pas, elle perd du terrain, avec la peur que les mots la lâchent. Voici pourquoi elle rebondit dès que le silence alarmant s’installe, elle préfère les apostrophes, les interrogations « Tu te rappelles Brownie ? » qui permettent de recharger le moulin à paroles. C’est par ses collages, son ébriété verbale que Winnie survit, qu’elle maintient en elle une vigilance à la vie : je parle donc je suis encore.

Et elle résiste. Contre tout ce qui l’enfonce dans l’herbe brûlée comme au fond des Enfers, contre « l’ombre s’épaississant parmi les poutres », la mort qui la menace à chaque fois qu’elle effectue « un tout petit plongeon » dans son cabas puisqu’elle y caresse le revolver, autrement dit la tentation du suicide. Mais elle en exorcise la valeur maléfique en le sortant du sac et, en le plaçant devant elle, elle en retire la gravité. Son pilori lui sert alors de plateforme d’envol d’où elle peut fixer le zénith, la « sainte lumière ». 

Et elle se recueille. Ô prie ta vieille prière, prie contre l’orage. « Jésus-Christ Amen ». Tous les matins, elle chasse les démons du désespoir par les laudes, à l’aide de formules d’urgence qui enclenchent le rituel de la journée. Elle s’impose de se lever avec la sonnerie, de s’endormir par l’action de grâce, et cette discipline, avec ou sans Dieu, la voue déjà au salut. La gisante devient une orante dont la dernière chanson, même profane, exprime ses désirs fous de « l’ineffable étreinte », de la transcendance : « Gardez-moi/ Puisque je suis à vous. » Au spectateur peut-être sans qui elle serait partie depuis longtemps. À l’Époux qu’elle attend, autant que sa sœur mystique, dans le ravissement.

Et Winnie espère. Elle qui sait « qu’il ne se passe pas de jour, presque pas, sans quelque mal pour un bien ». Et quel mal ! Celui qui l’abîme et l’achemine vers sa disparition. « Ne finirai-je pas par fondre ? » Comme une héroïne tragique, elle n’y échappera pas tant que la machine fatale s’est mise en route. La terre, cette « vieille extincteuse », se prépare à la recouvrir de cendres dans l’indifférence. Elle et son mari rampant, bientôt poussière, néant. Et pourtant « oh le beau jour que ça va être ». Quoi ! Elle le bénit encore tandis que tout autour d’elle est « bouillons de mélancolie » ! Winnie serait un Job au féminin. Par son attitude assomptive, elle fait coup double. Elle continue à vivre et à vivre heureuse. Damnée de l’espérance ? Si l’on veut. Mais au moins, le temps qu’il faut être, on parie pour le soleil et le sel de la mer, pour le sourire et la communion. Tant que l’autre est là, quel qu’il soit : « Tu n’es pas bloqué, tu n’es pas coincé ? », s’inquiète-t-elle comme pour demeurer présente à autrui et à soi-même. 

Non, le spectateur n’est pas coincé dans son fauteuil. Le miséreux non plus sur son tas de fumier. Il faut aller au théâtre pour y croire. Qu’il est, qu’il sera toujours possible de tirer l’élévation de l’homme de son dénuement. « Le temps est à Dieu et à moi… Drôle de tournure… est-ce que ça peut se dire », surtout quand tout flétrit, quand on est condamné à la souffrance sans remède ? Ne pas se poser la question, juste se confier, chanter l’allegro, le magnificat. Winnie, et nous avec elle, sommes tous appelés à la sainteté.


 
 
D.R.
La vie ne pardonne pas quand on la prend au sérieux.
 
2017-10 / NUMÉRO 136