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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La Chartreuse de Parme de Stendhal


Par Gérard BEJJANI
2016 - 12
Fils de militaire, je devais porter la moustache et endosser le fameux uniforme kaki. Et quel dépit quand je compris, moi qui suis si pâle, si fragile, que « jamais je ne serais un héros » !

Pauvre Fabrice del Dongo qui le craint aussi, surtout au moment où il se découvre impuissant au milieu du feu, à deux pas du maréchal Ney, le « prince de la Moskova, le brave des braves ». La figure écrasante du père ne permet pas encore à l’enfant en Fabrice de participer à l’action puisqu’il demeure spectateur du champ de bataille. Pourtant son initiation passe par la terre labourée de blessés, de cadavres, les entrailles du cheval sanglant, autant d’épreuves qualifiantes pour celui qui s’offre courageusement au danger. Or il s’agit là d’un sublime sec qui ne consiste que dans l’identification ambitieuse et ratée au modèle de la vertu héroïque. À défaut de prendre l’habit impérial, Fabrice se fait arrêter sans même avoir croisé Napoléon.

Peu importe le motif de sa condamnation, seule comptera désormais la chambre pénitentiaire parce que c’est ici que, contre toute vraisemblance, l’intrigue se jouera. Au lieu de maudire son sort, le détenu se laisse « charmer par les douceurs de la prison » d’où il peut écouter chanter les oiseaux de la volière de Clélia, la fille du geôlier. Les jolies cages d’en face se détachent sur le crépuscule brillant des Alpes, elles deviennent l’exaltation des barreaux, si bien qu’à l’avant-plan des cimes, elles se renversent en un symbole de ravissement et d’élévation. Jean-Pierre Richard explique que l’altitude est la marque attestée de toute l’œuvre de Stendhal et qu’elle se lit comme une griserie des espaces imaginaires, une expansion, un débordement du cœur gonflé d’amour. Car aimer, c’est s’arracher du sol, « à mille lieues au-dessus des petitesses et des méchancetés qui nous occupent là-bas », à la guerre ou à la cour. Fabrice se plaît dans sa solitude aérienne, indifférent à tout ce qui n’est pas Clélia, la belle confondue dans le décor telle une icône médiévale. Sans doute est-ce enfin le vrai sublime, dans ce goût romantique, ce « grand caractère » qui pourchasse le bonheur dans la ligne d’horizon de tous les paysages qu’il rencontre.

On en arrive à la cristallisation. « Verrai-je Clélia ? », se demande Fabrice à chaque fois qu’il se réveille dans sa cellule. Il n’a d’autre motivation que de l’attendre à sa fenêtre, d’y contempler son expression de mélancolie, de l’entourer des qualités les plus nobles, à l’affût du moindre salut, du geste à peine perceptible. Il n’a presque plus le temps de songer au malheur maintenant que l’interdit et sa transgression stimulent ses pensées. Séparés par une enceinte inviolable et par la loi morale, sous la vigilance du père, les tourtereaux s’ingénient à correspondre par signaux, codes, lettres clandestines, mouchoir de soie sur lequel on imprime un sonnet de Pétrarque. Bref, tout l’attirail se met en place chez le rêveur qui, méprisé en soldat, trouve sa vocation dans le romanesque, quitte à offenser la vanité conquérante. Car en tout homme qui aime du féminin se déclare, et des colombes de roses, et des larmes. La citadelle se transforme en un lieu magique où l’œil s’enchante et vibre avec les reflets changeants de la lune, au rythme des verrous et des baisers dérobés. Avec quels transports Fabrice « eût refusé la liberté, si on la lui eût offerte en cet instant » !

Hélas, la tante Gina, qui l’a longtemps couvé de ses grâces incestueuses, se languit en son absence et fomente tout un complot pour organiser son évasion. Quand il glisse le long de la muraille pour s’enfuir, il tombe sur un acacia puis s’évanouit profondément dans les bras de la duchesse. La chute est vécue comme une nostalgie de la hauteur, un exil du paradis qui le comblait auprès de Clélia. Fabrice est brutalement ramené à sa famille par une corde ombilicale, il est à nouveau lié à ses origines, à l’endogamie étouffante de l’aristocratie. Commence alors pour lui une existence triste et monacale. Il entre dans les ordres, prêche dans les églises où il espère apercevoir sa Clélia chérie, même distante, même mariée. C’est pourtant elle qui le rattrape dans l’obscurité et qui, trichant avec son vœu à la Madone, se livre à lui. Au moment où les amants atteignent un impossible bonheur, l’histoire le défait aussitôt pour virer au noir et se hâter vers son dénouement : le petit Sandrino, fruit de leurs maladresses, meurt prématurément, puis Clélia, puis Fabrice.

L’abbé Blanès est l’astrologue qui a quasiment tout orchestré depuis le début. Délégué de Stendhal, il a suivi pas à pas son personnage qui s’est sacrifié corps et âme pour la bonne cause : nourrir de son élan, de sa crédulité, de son idylle, l’aventure narrative. Fabrice se donne généreusement au texte, il incarne par excellence le modèle du héros de roman. Sans père, il n’a d’autre ascendance que Stendhal qu’il s’en va rejoindre, à la fin du récit, dans la chartreuse de Parme, enfin nommée, équivalent de cette chambre d’où l’écrivain invente le miroir que l’on promène sur les grands chemins. Là où le lecteur aime à se risquer lui aussi, parce que, eux, conduisent toujours à la patrie véritable : le livre merveilleux, l’instant d’amour qui manque tant à notre cœur endormi.

 
 
© Baltel-Sipa/Rue des archives-Collection CSF
 
2017-08 / NUMÉRO 134