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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote


Par Gérard BEJJANI
2017 - 02
Moi, séduit par une femme, qui l’eût cru ? Et quelle femme ! Une voisine bavarde, vingt ans à peine, menteuse, truqueuse, « voyageuse de commerce », disons-le, une cover-girl. Holiday Golightly. L’onomastique parle seule.

Et Holly fut. Telle une apparition.

Un soir que le narrateur rentre chez lui après un cinéma, qu’il s’assied tranquillement avec son Simenon et son grog au rhum, il entend des coups secs sur la vitre et voici l’étrange demoiselle qui se glisse presque dans son lit. L’intrusion reprend le thème du phénomène fantastique qui surgit au cœur de l’ordinaire et déconforte la solitude du célibataire. On peut supposer que Holly est une émanation onirique, sortie tout droit du film que le narrateur vient de voir, ou de son livre, ou même de son verre. Elle porte d’ailleurs les marques du succube dans ses yeux qui ont la « loucherie de concentration des bijoutiers ». Sauf que Miss Golightly, au lieu du malaise, répand aussitôt une « vivante et chaude lumière », une épiphanie. Elle se présente au moment où on l’attend le moins, sous la forme du désordre, elle réveille le jeune écrivain de sa torpeur, le secoue pour qu’il se mette à la raconter, à la saisir sur le papier. En un mot, elle lui apporte l’inspiration dans sa chambre jusqu’ici douillette et stérile.

Car si elle incarne une Ève toute en flamme, Miss Golightly a aussi l’agilité d’une sylphide qui flotte dans l’air avec une légèreté d’écharpe. Elle se meut dans l’immeuble et dans la ville sans encombre, traverse les fenêtres, monte les échelles, contourne les obstacles. Elle symbolise ce double féminin auquel aspire le narrateur, sans contrainte et sans interdit, son anima qui se laisse guider par sa seule intuition et ses soubresauts. Elle lui apprend le mouvement soudain et négligé, la frivolité, la générosité du flirt puisqu’il s’agit de s’offrir entièrement à chaque fois, d’essayer au moins de croire que l’on aime. Mieux vaudrait « un cancer qu’un cœur malhonnête », proclame-t-elle. Elle ne peut refuser le sien à quiconque le lui demande et, comme Don Juan, si elle en avait dix mille, elle les donnerait tous.
On comprend que le narrateur homosexuel retrouve en elle cette pulsion de vie qui manque tant à son désir. Si elle l’attire, c’est parce qu’elle le perce « comme un trait de feu » dans son apathie, elle ressemble à cette jument débridée qui l’entraîne hors du parc, au-devant des voitures et des autobus en plein midi. Enivrée, emballée, la bête en lui hennit, vacille et le renverse à terre, son ciel bascule mais il se sent « très bien ». Il aura connu en Holly la minute de bonheur qui nous rend à la vraie vie, vibrante et érotique, celle où l’on oublie et soi-même et ses égoïstes chagrins. 

Pourtant Holly n’est pas sans tristesse. Elle connaît, elle aussi, ces moments d’angoisse, non pas le cafard, mais le cirage, le spleen où elle a peur, où elle sait que quelque chose d’horrible va lui arriver. « Il y a des gens qui appellent ça l’angst », lui explique le narrateur. À force de courir les trottoirs, Holly s’égare, elle ne trouve plus un endroit où elle et son bagage peuvent « s’appartenir ». Quand elle se juge animale et s’identifie à son chat, elle prend un taxi et s’en va chez Tiffany. Elle se complaît dans la « merveilleuse odeur d’argenterie et de sacs en crocodile » qui la protègent contre le mauvais sort. Elle n’y achète rien bien entendu car les diamants « ne sont vraiment à leur place que sur les bonnes femmes vraiment vieilles ». Tiffany devient l’espace fantasmé pour lutter contre le blues, dans l’illusion que la richesse nous met à l’abri et que le petit déjeuner, soigné et raffiné, signe notre victoire sur l’adversité dès le commencement du jour. Or les vitrines de Tiffany, qui renvoient au capitalisme sans pudeur, à la vénalité de l’être, ne brillent que d’une fausse lumière, elles plantent en nous le rêve d’un monde plus bijouté que le nôtre, plus digne de nous. L’envie, entretenue par le décor factice des grands magasins, crée la frustration et même l’errance de toute une génération insatisfaite de ses origines, de sa condition, de sa vérité.

La marchandise luisante ne comble pas Holly qui se prépare à repartir vers d’autres contrées, d’autres amants, un Brésilien fortuné, une nuit africaine, peu importe, anywhere out of the world. La fuite en avant veut échapper à soi-même, au passé inconnu du lecteur, mais qu’il devine lourd, irrespirable, dès lors qu’on a perdu très tôt la maison primordiale, puis le couple originel, brisé avec la mort du frère. Holly et Fred formaient une gémellité parfaite, impossible à reconquérir. « Regarde-moi », dit-elle au narrateur dans l’espoir qu’il verra en elle son âme sœur et elle en lui son frangin chéri. Mais personne ne remplace jamais personne et Holly prend le large, tel un navire qui cherche son Icarie, un arc-en-ciel qui s’embrume déjà, puis s’efface. Holly n’est qu’une photographie au début du récit, une disparue, une absence, Eurydice qui tombe dans le noir pour que quelqu’un, Truman Capote peut-être, la regrette, s’en souvienne, la transcrive. Elle est la page vide, elle est l’histoire, il faut savoir la regarder, s’arrêter, déposer les mots, l’enrouler dans sa peau, entretenir le frôlage, la caresse. Holly est le langage, une raison d’écrire. Et de lire. Une raison de vivre intensément. Comme dans le giron d’une femme.


 
 
D.R.
Holly est le langage, une raison d’écrire. Et de lire.
 
2017-06 / NUMÉRO 132